LA COLLECTION DE PEINTURES ITALIENNES D’EUGÈNE DE BEAUHARNAIS Monica Preti-Hamard La collection d’Eugène de Beauharnais (Paris, 1781-Munich, 1824) n’a pas bénéficié d’une fortune critique comparable à celle qu’ont pu connaître les collections d’autres mem- bres de la famille de Napoléon 1 . Elle est pourtant de toute première importance, tant du fait de la personnalité du collectionneur que de la qualité des œuvres qu’elle contenait, de son histoire et, enfin, des champs problématiques qu’elle permet de parcourir. Notre recherche s’appuie sur différentes sources, dont des documents inédits conservés dans les Archives Beauharnais de l’Université de Princeton 2 . Jusqu’à présent, ces archives sont res- tées largement inexploitées. Elles contiennent en particulier des comptes et des correspon- dances qui enrichissent considérablement la connaissance que l’on peut avoir de cette col- lection. Dans le cadre du présent colloque, nous allons d’abord évoquer de manière géné- rale ces différents aspects, pour nous concentrer ensuite sur la période qui fut décisive dans la constitution de la collection : les années milanaises du prince Eugène. Eugène de Beauharnais collectionneur Eugène de Beauharnais, fils du vicomte Alexandre de Beauharnais et de Marie-Josèphe Rose de Tascher de La Pagerie, future impératrice Joséphine, fut l’un des protagonistes de l’épopée napoléonienne 3 : vice-roi d’Italie de 1805 à 1814, il résida à Milan. C’est en 1806, à l’époque de son mariage avec la princesse royale de Bavière Auguste Amélie (1788-1851), qu’il fut adopté formellement par Napoléon. Comme commandant en chef de l’armée d’Italie, il se distingua notamment dans les campagnes d’Autriche en 1809 et de Russie en 1812. Après la chute de l’Empire, il se retira en Bavière sous la protection de son beau-père, avec le titre de duc de Leuchtenberg, et reçut en apanage la principauté d’Eichstätt. Il fit alors construire à Munich un somptueux palais où il exposa sa collection et sa bibliothèque 4 ; c’est là qu’il mourut en 1824, à l’âge de quarante-deux ans. Sa person- nalité contrastée permet sans doute de rendre compte de sa manière d’accumuler les œuvres. De même explique-t-elle, tout au moins en partie, que son activité de collection- neur n’ait pas été suffisamment étudiée. Le premier catalogue sélectif de la collection, daté de 1825 5 , un an après la mort d’Eugène, énumère 219 tableaux : 69 peintures modernes (dont seulement 4 de peintres italiens) 150 peintures anciennes. Ces dernières se répartissent en 85 tableaux des écoles italiennes, 56 des écoles flamande et hollandaise et 8 de l’école espagnole. Parmi les écoles italiennes prédominent celles du nord de l’Italie, et plus spécialement celles de Lombardie, d’Émilie- Romagne et de Vénétie, essentiellement des XVI e et XVII e siècles. Contrairement à la collec- tion Fesch, les écoles florentine, napolitaine et romaine sont très peu représentées. L’origine de la collection Beauharnais, comme nous allons le voir, justifie cette différence. Eugène constitua sa collection en deux étapes principales : d’abord à Milan, où son goût s’affine et où il accumula un nombre considérable de tableaux sans pour autant concevoir l’idée d’un ensemble cohérent ; ensuite à Munich, où la collection, qu’enrichissent entre autres les tableaux provenant du partage de la collection de Joséphine 6 , trouve sa cohé- rence et son but ultime grâce à l’exposition publique, dans le palais construit pour le prince par l’architecte néoclassique Leo von Klenze, d’un choix de peintures et de sculp- tures, dont le catalogue de 1825 rend compte. Plusieurs autres catalogues de la collection furent publiés ; le dernier parut à Francfort en 1851 et en 1852 7 . Ce catalogue pleinement illustré, qui nous a permis un grand nombre d’identifications, demeure cependant muet quant aux provenances et ne contient aucune 129 94933 colloque fesh OK.qxp_Mise en page 1 12/11/12 11:23 Page129