Visages d’Amérique Latine | nº3 - Juin 2006 - 56 - Représentations et valorisation des cultures indigènes en Colombie contemporaine Jean-Paul Sarrazin 1 D epuis quelques années, dans un secteur de la population colombienne, on constate une valorisation des cultures indigènes qui se manifeste par leur représentation en termes de « sources de sagesse » pour l’individu moderne. L’idéologie 2 qui sous-tend cette valorisation, part d’une généralisation qui regroupe un grand nombre de cultures locales dans une même catégorie de « la culture in- digène », et leurs formes de religion, sous le label de « chamanisme ». Ce chamanisme est réinterprété comme une spiritualité ou une philosophie dont tout être humain peut profiter selon ses besoins de sens. Le partage de ces idées positives sur l’indigène est particulièrement remar- quable, d’autant plus que, pendant la période coloniale, les autochtones ont été décrits comme des « barbares », une « race dégénérée ». Plus tard, durant la période républicaine et une grande partie du XXème siècle, ces « indios » étaient des « ar- riérés » et des « irrationnels » qu’il fallait « éduquer » pour qu’ils puissent « pro- gresser ». Concernant leur religion « ce qu’on appelle aujourd’hui ‘chamanisme’, n’était auparavant qu’une affaire de sorcellerie diabolique propre aux gens ‘sau- vages’ » (Uribe, 2002 : 8), ou propre à des « guérisseurs et charlatans » (Reichel- Dolmatoff, 1993). Aujourd’hui, en revanche, on n’entend plus dire que leurs cultures sont inférieures à la culture « blanche », et on n’oserait pas proposer un programme d’éducation voulant éradiquer leurs traditions. Des éléments de cette idéologie se sont manifestés officiellement par la recon- naissance des ethnies et de leurs cultures dans la Constitution politique de 1991. Cette nouvelle Charte affirme, dès ses premières lignes, que « l’État reconnaît et pro- tège la diversité ethnique et culturelle de la Nation colombienne » [Article 7]. D’une manière générale, une certaine autonomie politique y est accordée aux communau- 1 Anthropologue de l’Université des Andes, Bogotá. D.E.A. Migrations et Relations Interethniques, Univer- sité de Poitiers. Doctorant inscrit à l’Université de Poitiers, membre de l’équipe « Migrinter ». Thèse dirigée par Marie-José JOLIVET (IRD UR 107, EHESS). Boursier et rattaché à l’IRD (Institut de Recherche pour le Dévelop- pement). Chercheur associé à l‘ICANH (Institut Colombien d’Anthropologie et Histoire). 2 Ce terme ne sera pas compris dans son acception marxiste, mais pour désigner tout simplement un ensem- ble d’idées et représentations qui sont reliées entre elles selon une certaine logique.