la surprise de l’opinion publique et de la classe politique turques, le Parti du mouvement nationaliste (Milliyetçi Hareket Partisi, MHP) est devenu, à l’issue des élections du 18 avril 1999, le deuxième parti du pays – 18 % des suffrages et 128 députés sur 550 –, derrière le Parti de la gauche démocratique (Demokratik Sol Parti, DSP) de Bülent Ecevit (22 %). Depuis, le MHP fait partie de la coalition gouvernementale, avec le DSP et le Parti de la mère patrie (Anavatan Partisi, ANAP). Comment cette formation d’extrême droite, qui a acquis sa sanguinaire renommée dans la grande décennie de la vio- lence politique (plus de cinq mille morts dans les années soixante-dix), a-t-elle réussi une telle percée ? Et qu’est-il advenu de son nationalisme agressif au fil de ces deux années de pratique gouvernementale ? Un nationalisme traumatique Le nationalisme turc est fondé sur un choc et une rupture. La République établie en 1923 s’appuyait sur un projet d’inspiration occidentale, et notamment française. Il s’agissait de construire, sur le territoire restant à la Turquie après le démembrement de l’Empire, une nation « nouvelle » intégrant, par le biais d’une citoyenneté vidée de toute appartenance religieuse ou ethnique, l’ensemble des populations (turques, kurdes et autres) présentes sur le territoire. Ce choix n’est pas sans lien avec la crainte suscitée par les indépendances nationales survenues à l’époque, surtout dans les Balkans. Celles-ci se sont accompagnées d’exodes et de déporta- tions qui, ajoutés aux réformes modernisatrices imposées d’en haut, ont exercé sur la société une série de violentes secousses. Aussi la nation garde-t-elle le sentiment de vivre, en dépit de sa définition « moderne », sous la menace permanente d’autres « séparations ». D’une certaine manière, le projet de citoyenneté a abouti, mais la nouvelle identité turque s’est elle-même ethnicisée face à l’idée d’un « danger » persistant venant de l’extérieur et trouvant des alliés à l’intérieur. Turquie : la conquête du centre par le Loup gris par Ferhat Kentel Contre-jour à