1 Charles Stépanoff Hommes masqués et hommes marqués dans l’Altaï-Saïan : le rituel de Koča-kan 1 in J. André, S. Dreyfus-Asséo, A.-C. Taylor, Psyché, visage et masques, 2010, Paris, Presses universitaires de France, pp. 93-114. Les traditions à masques étaient peu répandues parmi les cultures indigènes de Sibérie avant la période soviétique, qui vint mettre un terme à la plupart d’entre elles. Les Ougriens de l’Ob, les Koriaks maritimes et leurs voisins ioukaghirs revêtaient des masques anthropomorphes très simples à l’occasion de certains rituels collectifs. Le port de masque par des chamanes était un phénomène tout à fait rare, connu seulement chez certains Toungouses, Bouriates et Nénètses. Les peuples turcs de Sibérie n’utilisaient pas de masque, à une remarquable exception près : celle des petites sociétés des forêts du massif de l’Altaï-Saïan septentrional. Le sacrifice de cheval à la divinité céleste Ülgen, rituel interdit aux femmes, s’y accompagnait de l’apparition de l’esprit érotique Koča-kan 2 joué par un homme portant des attributs typiques, parmi lesquels un masque. Bien que l’ensemble du rituel, étendu sur plusieurs jours, fût mené par un chamane, le rôle de Koča ne revenait pas à ce dernier mais à un profane, comme si le genre d’identification que suppose le port du masque était incompatible avec la pratique chamanique. Dans ce rite, homme masqué et chamane paraissent exécuter séparément deux modes de transmission de la fécondité virile : l’un positionnel, qui agit sur les hommes de façon paradoxale en leur attribuant un comportement féminin ; l’autre substantiel qui consiste à transférer mécaniquement d’invisibles embryons. Réunissant ces différents contrastes, nous allons tenter dans cette étude de montrer comment des « formes relationnelles » (Houseman & Severi 1994) impliquant des invisibles (des « esprits 3 ») font émerger deux types opposés de personnes, le profane et le chamane. Les descriptions des missionnaires russes puis des ethnologues soviétiques permettent de connaître les rites de Koča tels qu’ils étaient pratiqués à la fin du XIX e et au début du XX e s., chez les Koumandines, les Chors, les Téléoutes et certains groupes khakasses. Ces populations voisines associaient à une chasse et une cueillette dominantes un élevage d’appoint et une agriculture résiduelle. Nous nous intéresserons ici aux apparitions de Koča intégrées aux sacrifices printaniers à Ülgen. Deux transmissions de la fécondité 4 Dans l’Altaï et le Saïan, le ciel (teŋri) est vu comme une superposition d’étages (kat) habités par différents esprits et divinités. Dans la couche la plus élevée règne le Riche Ülgen, divinité démiurgique à qui les Turcs de l’Altaï attribuent la création du monde et l’envoi des âmes ou embryons (kut) permettant la naissance de nouveaux êtres, bétail, gibier et enfants. Le chamane représentait souvent son ascension vers les esprits célestes en grimpant sur un tronc de bouleau 1 Cette étude est issue d’une réflexion menée avec les auditeurs du séminaire « Religions de l’Asie septentrionale et de l’Arctique » (EPHE) à qui j’exprime ici ma gratitude. Je remercie également M. Michael Houseman pour sa lecture et ses remarques. 2 La lettre č se lit tch. 3 Sur l’invisibilité comme critère phénoménologique de définition de la catégorie d’esprit, voir les analyses de G.Delaplace (2008). 4 Rites koumandines et téléoutes décrits d’après Verbickij (1886), Zelenin (1928), Satlaev (1971). Les données de ces auteurs ont été présentées en français par Lot-Falck (1977).