Nicolas Mariot
ª
« Je crois qu’ils ne me détestent pas » 62
« Je crois qu’ils ne me détestent pas ».
Écrire l’inimitié dans les correspondances lettrées
de la Grande Guerre
Nicolas Mariot
pp . 62-85
L
a Grande Guerre est un moment historiquement exceptionnel, évidem-
ment par le déferlement inouï de violences qu’on y observe, mais aussi en
raison des bouleversements sociaux qu’elle occasionne. Durant des mois,
des hommes qui, le plus souvent, ne se connaissaient pas, se sont retrouvés condam-
nés à vivre ensemble dans des conditions extrêmes. Numériquement, le mélange
fut géographique avant d’être social, mais des rencontres entre des hommes issus de
milieux sociaux largement étrangers les uns aux autres ont bien eu lieu. En ce sens,
cet épisode de brassage humain, exceptionnel par son caractère total – l’entièreté
de la vie quotidienne des soldats est soumise au regard des autres –, par son
ampleur et par sa durée, représente un terrain d’enquête remarquable pour obser-
ver comment s’établissent des relations sociales entre inconnus. Le plus souvent,
ces liens ont été saisis sous leur versant positif, à travers le thème bien connu de
la camaraderie des tranchées (pour des discussions, Prost 1977 et Lafon 2011).
Pourtant, précisément parce qu’elles mettent face-à-face des individus venus de
milieux divers, rien ne laisse supposer que les rencontres du front aient nécessaire-
ment dû prendre ce chemin amical. De fait, ces inconnus se sont jaugés, au moins
dans un premier temps, socialement avant de se connaître personnellement. À
l’instar d’autres espaces de contacts, la tranchée est un lieu où les rapports sociaux
prennent d’abord l’aspect de la prudence sinon de la méfiance. Les soldats, qu’ils
aient été volontaires ou non, doivent nécessairement faire avec cet espace public
aussi réglé que concentré qu’est la prison du front (Loez 2005 ; Ashworth 1980).
Dans certains cas, la confiance a pu s’installer. Dans d’autres au contraire, c’est l’in-
différence et la distance, sinon l’expression de dégoûts sociaux, qui ont pris le dessus.
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris 1 - Sorbonne - - 194.214.32.239 - 11/09/2014 15h08. © Belin
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris 1 - Sorbonne - - 194.214.32.239 - 11/09/2014 15h08. © Belin