Article « METAPHORE », Dictionnaire Jean Genet, Marie-Claude Hubert (dir.), Honoré Champion, 1014, p. 412-415. Grand admirateur de Ronsard, Baudelaire, Nerval, Rimbaud et Mallarmé, Genet se considère en poète, quel que soit le genre auquel il s’essaie. Si prose il y a, celle-ci sera donc, à l’instar de la prose proustienne, résolument poétique : « Quand pourrai-je enfin bondir au cœur de l'image, être moi-même la lumière qui la porte jusqu'à vos yeux ? Quand serai-je au cœur de la poésie ? » Cet appel de Journal du voleur tendu d’inquiétude et de désir place l’image au centre d’un projet d’écriture. Rien ne la détrônera, quel que soit le genre, comme en témoigne encore, une trentaine d’années plus tard, l’exergue du Captif amoureux : « Mettre à l’abri toutes les images du langage et se servir d’elles, car elles sont dans le désert, où il faut aller les chercher ». De la fantasmagorie des premières rêveries aux mirages des dernières, Genet travaille à édifier une « maison d’illusions » (Miracle de la rose, Le Balcon) qui donne à lire le monde par le prisme exclusif de la subjectivité. Au départ, une haie de fleurs qui enceint les bâtiments de la maison pénitencière de Mettray : « Sachez qu’il y avait contre le mur de l’économat une glycine et un rosier qui mêlaient leurs fleurs et leurs odeurs » (Miracle de la rose). De cette simple relation de contiguïté spatiale surgit de manière inopinée l’idée de ressemblance : « il existe donc un étroit rapport entre les fleurs et les bagnards » (Journal du voleur). Tout le reste vient ensuite consolider ce coup d’éclat sémantique rapprochant de manière oxymorique le féminin au masculin, la « forme de la plus exquise sensibilité » à la « brutale insensibilité » du forçat : jusqu’à la couleur « rose et blanc » et la texture « légèrement velue » du costume du bagnard évoquant le pétale de la fleur. Une fois lancée, l’analogie a la vie longue. Elle servira à construire la métaphore « des grands macs inflexibles, stricts, sexes épanouis dont je ne sais plus s’ils sont des lis ou si lis et sexes ne sont pas totalement eux » ( Notre-Dame des Fleurs). Elle s’infiltre dans les stéréotypes – le voyou « la fleur entre les dents » –, l’onomastique*, les titres, et devient le fil d’Ariane de l’œuvre. Dans le film Un chant d’amour, la fleur fait lien, au sens littéral, entre les prisonniers isolés en cellules. Dans Journal du voleur, elle devient l’« emblème naturel » de Genet, sous l’espèce commune du « genêt ». La métaphore recouvre alors le patronyme vide de toute ascendance. La métaphore comme artifice poétique, aura ainsi éclos sur la place laissée vacante du nom « naturel ». Tandis que Genet a été « chassé du domaine de la parole donnée » (L’Ennemi déclaré), la poésie n’a-t-elle pas été pour lui le « seul domaine » qu’il lui fût « permis d’exploiter » (Les Nègres) ? Si Genet a fait de la fleur un « paradigme fondateur, tout à la fois physiologique, éthologique, esthétique, stylistique » (Alain Buisine), c’est encore parce qu’elle est la métaphore des métaphores de la langue française. Elle dit, par convention, le beau et le bien. Genet est pétri d’une conception passéiste, rhétoriciste et politique de l’image L’ornement « couvre de fleurs » rhétoriques et marque le discours du sceau de l’épidictique : « Dire qu’ <un acte moral> est beau décide déjà qu’il le sera. Reste à le prouver. S’en chargent les images, c’est-à-dire les correspondances avec les magnificences du monde physique » (Journal du voleur). Comme Baudelaire, Genet puise dans le magasin des accessoires poétiques avec un goût pour le lexique maritime, mais aussi pour les lexiques royal ou religieux, parangons de toute valeur. Ainsi, c’est en « religieuse et encore aviateur blessé » que surgit, au début de Notre-Dame des fleurs, l’assassin enchanteur Eugen Weidmann, « la tête emmaillotée de bandelettes blanches ». Genet considère la métaphore comme un trope ajoutant au « sens courant » d’un mot « une signification poétique » (Miracle de la rose). Il est ainsi un adepte de constructions métaphoriques identifiantes du type « Harcamone était fée » (Miracle de la rose) car elles sont des machines de guerre poético-politiques susceptibles de semer le trouble dans le dictionnaire et les partages identitaires d’une société donnée. Les mots Noirs et Blancs peuvent-ils sortir indemnes des affirmations suivantes : « Je suis peut-être un Noir qui a les couleurs blanches ou roses, mais un noir » (Entretien avec Hubert Fichte) ou « Que les nègres se nègrent » (Les Nègres) ? Les marginaux des romans et pièces – homosexuels, tantes, voleurs, noirs, palestiniens, etc., – sont par la métaphore décontextualisés et comme réévalués dans un faire analogique révolutionnaire dont Genet n’a eu de cesse de nous dévoiler les dessous. Cette exhibition théâtralise les pouvoirs du langage et manifeste une dimension burlesque omniprésente. Avec une ferveur provocatrice autant que fétichiste, sperme,