Version augmentée du texte paru à titre de contribution dans Le numérique et les droits et libertés fondamentaux, Etude annuelle du Conseil d’Etat, Paris, La Documentation française, septembre 2014. 1 Des données sans personne: le fétichisme de la donnée à caractère personnel à l’épreuve de l’idéologie des Big Data. Antoinette Rouvroy * Parcourue par des logiques de flux et de valorisation des flux, notre époque serait marquée ou se démarquerait - si l’on peut dire - par une « explosion » des volumes de données numériques, reflétant le monde jusque dans ses moindres événements sous une forme éclatée, segmentée, distribuée, décontextualisée, déhistoricisée 1 , ou, pour le dire autrement, sous forme de données individuellement a-signifiantes mais quantifiables, opérant comme de purs signaux en provenance du monde connecté, métabolisables à grande vitesse par les systèmes informatiques. L’enregistrement systématique et par défaut de quantités massives de données numériques et les nouvelles possibilités d’agrégation de ces données (datamining) met à disposition des autorités publiques et des entreprises privées une nouvelle sorte de « savoir », fondé sur des données triviales, pas nécessairement privées par nature, mais qui, en raison de leur quantité (plus que de leur qualité), nous exposent individuellement et collectivement à une série de risques inédits, irréductibles aux enjeux de protection de la vie privée et de protection des données à caractère personnel. 2 C’est de quelques-uns de ces risques inédits que nous voudrions esquisser ici une amorce de diagnostic. Disons tout de suite que ces risques inédits ne tiennent pas tant à une plus grande visibilité, ou à une perte relative d’anonymat ou d’intimité des individus qu’à : 1) un court-circuitage des capacités d’entendement, de volonté et d’énonciation des individus, et donc de la fonction-personne 3 , par des systèmes informatiques capables prendre de vitesse, littéralement, et de neutraliser ceux des effets de l’incertitude radicale qui seraient suspensifs des flux (de données, d’objets, de capitaux, de personnes,…) ; 2) une hypertrophie de la sphère privée (l’intensification de la personnalisation algorithmique des environnements et interactions numériques) ; * Chercheur qualifié FNRS au Centre de Recherche Information, Droit et Société de l’Université de Namur. 1 Cette déhistoricisation questionne la possibilité même d’identifier ce qui, de ce qui surgit dans le monde contemporain serait susceptibles de “faire époque” ou de “faire événement”, indépendemment du phénomène de numérsation massive lui-même. 2 A cet égard, lire notamment Gray, David C. and Citron, Danielle Keats, « A Technology-Centered Approach to Quantitative Privacy », 14 août 2012. SSRN: http://ssrn.com/abstract=2129439. 3 Notons d’emblée à propos de la fonction-personne – laquelle rappelle, inévitablement, la fonction- auteur chez Michel Foucault (« Qu’est-ce qu’un auteur ? », Bulletin de la Société française de philosophie, 63 ème année, n.3, juillet-septembre 1969, pp. 73-104) – que l’éclipse de la personne dans les univers virtuels, à la différence de la disparition de l’auteur, ne donne lieu à aucune vacance de fonction, à aucun manque, l’ « intelligence des données » pourvoyant à tout.