Patrick Garcia Politiques de la mémoire Depuis la fin des années 1970, la "mémoire" s'est trouvée dotée d'une légitimité nouvelle -- scientifique et sociale -- et les historiens, notamment ceux qui travaillent sur les périodes récentes, sont régulièrement confrontés aux porteurs de mémoire, qu'il s'agisse des militants régionalistes qui réfutent une histoire dite jacobine 1 ou bien encore de ceux qui s'expriment au nom des victimes engageant, au nom de mémoires différentes qui ont en commun d'avoir été occultées, une véritable "concurrence des victimes" 2 appelant une reconnaissance solennelle et publique, voire gouvernementale ou parlementaire en matière d'histoire ou de mémoire. 3 Mais avant d'analyser la scène contemporaine et l'encombrement mémoriel qui la caractérise, il convient de revenir sur la façon dont l'histoire a été gérée précédemment. I/ Un modèle et sa subversion 1/ Un modèle mémoriel Du fait des rejeux de la Révolution française tout au long du XIXe siècle et de l'instabilité politique qui en a résulté, l'histoire a été, pendant toute cette période ainsi que pendant une large partie du XXe siècle, un enjeu stratégique. Écrire l'histoire a souvent constitué en France une autre façon de faire de la politique et nombre de politiciens, de Thiers à Jaurès, ont aussi été, à leurs heures, des historiens -- et non des moindres. Cette caractéristique tient au statut dévolu à l'histoire par la gauche républicaine et particulièrement à celle de la Révolution française au sujet de laquelle Victor Hugo écrivait en 1875 : Toutes les histoires sont histoires du passé... L'histoire de la Révolution est l'histoire de l'avenir. 4 Comment un passé peut-il être histoire de l'avenir ? Tout d'abord parce qu'on considère qu'il est porteur de conquêtes à venir, qu'il semble ouvrir des voies qui restent à explorer... En second lieu, parce qu'il indique aux yeux des républicains le sens même de l'histoire. Elle est le mouvement de la France dans sa marche vers le progrès. Cette lecture du passé du point de vue de l'aval, du futur, caractérise alors la perception sociale du temps, le régime d'historicité propre à la modernité qui lie de façon très forte, pour reprendre les concepts de Reinhart Koselleck, champ d'expérience et horizon d'attente et qui s'impose à la fin du XVIIIe siècle. 5 An article from www.eurozine.com 1/10