35 Combien vaut un manuscrit ? Balzac comme grand-père fondateur de la théorie critique Panagiotis Christias Professeur Assistant d’Histoire des Idées Université de Chypre (UCY) Faculté des Humanités Introduction L’École de Francfort a toujours reconnu sa dette envers Balzac : un des premiers textes de Georg Lukács portait sur un phénomène majeur dans le monde de la culture moderne, la « réification ». Les relations sociales, ana- lyse Lukács, sont réifiées, cela signifie qu’elles sont équivalentes à une valeur monétaire en lien étroit avec les rapports de force et les jeux de pou- voir dans la société moderne. Dire que l’essence du rapport humain réside dans le profit que l’on peut en tirer, c’est peu dire. La théorie critique en dit beaucoup plus. En fait, ce n’est pas tant la relation sociale qui importe dans l’analyse de Lukács. Une lecture qui mettrait l’accent sur la dégradation du lien humain et sur la profonde inhumanité du capitalisme du XIX e siècle se- rait une lecture pauvre. L’intérêt des analyses critiques qui portent sur les phénomènes socio-économiques n’est pas « humaniste ». Elle concerne no- tre façon de comprendre ces phénomènes au point de vue de l’économie politique capitaliste. Plus précisément, l’analyse que nous proposons ici porte sur le prix du manuscrit qu’un auteur remet à son éditeur pour être publié. La question combien vaut un manuscrit ? n’est pas métaphorique. Le prix du manuscrit dont il est question est le prix du marché. Balzac fut le premier à analyser les mécanismes du marché qui évaluent le travail intel- lectuel et mettent un prix sur les livres qui risquent d’avoir un succès et du coup un profit pour l’éditeur. Nous sommes ici au cœur du questionnement sur l’industrie culturelle : comment cette industrie évalue ses produits ? Comment établit-elle le rapport entre produit, profit et relation sociale ? Lucien Chardon de Rubempré est un authentique génie poétique. Il quitte Angoulême, une petite bourgade provinciale capable d’étrangler par sa peti-