Le néant comme incinération absolue du passé Stefano Micali La phénoménologie entend décrire l’expérience dans ses modalités d’apparition les plus originaires. La description des modalités d’apparition de l’expérience entraîne une transformation des catégories fondamentales de la tradition philosophique. Cet essai a pour but de montrer la fécondité de l’approche phénoménologique en relation à une catégorie fondamentale de la métaphysique : la catégorie du néant. L’étude se compose de deux parties. Dans la première, nous entendons montrer la transformation de la catégorie du néant d’un point de vue phénoménologique, notamment au moyen d’une confrontation avec le texte heideggérien Was ist Metaphysik ? 1 Dans la seconde, nous essayerons d’analyser une modalité du néant qui concerne une dimension temporelle tout à fait spécifique : l’incinération absolue du passé. A) L’EXPÉRIENCE DU NÉANT Au début de son texte Was ist Metaphysik ? Heidegger met en évidence certaines difficultés intrinsèques à toute définition du néant. Premièrement, on doit souligner que la formulation même de la question « qu’est-ce que le néant ? » tombe dans une contradiction évidente. Le verbe « être » transforme, en effet, le néant en un existant, en son contraire, donc. Deuxièmement, le néant peut être compris comme la négation de la totalité de l’existant, à savoir comme ce qui est simplement non-existant. Dans ce contexte deux problèmes se posent, étroitement liés l’un à l’autre : un être fini comme c’est le cas de l’homme peut -il faire l’expérience de tout ce qui est existant et, ensuite, le nier ? Est -il vraiment légitime de définir le néant à partir de l’acte de la logique traditionnelle de la négation ou bien est -il possible de retrouver une expérience originaire du néant sur laquelle la négation logique elle-même est fondée ? Heidegger veut montrer une expérience originaire du néant, qui précède la logique même de la négation et qui, au sens propre, la fonde. Nous ne pouvons jamais saisir, comprendre ou objectiver la totalité de l’existant, et pourtant au cours de certaines expériences particulières il arrive de se retrouver au milieu de l’existant en son ensemble : tout prend alors une tonalité affective particulière. Il suffit de penser à l’expérience de l’ennui, dans laquelle tout devient indifférent et brouillé, dans laquelle « on s’ennuie ». Cette dimension émotionnelle n’est pas un état émotionnel qui appartiendrait au sujet, mais elle nous advient et, dans cet avènement, s’ouvre une manière particulière d’accéder à la totalité de l’existant. De même, la joie éprouvée en la présence d’une personne aimée ouvre le monde d’une manière différente. Le néant même, loin d’être réduit à une négation logique, se révèle d’une façon positive dans une expérience originaire au sens de la Grundstimmung : « Geschieht im Dasein des Menschen ein solches Gestimmtsein, in dem er vor das Nichts selbst gebracht wird ? Dieses Geschehen ist möglich und auch wirklich wenngleich selten genug nur für Augenblicke in der Grundstimmung der Angst 2 . » En suivant le chemin déjà parcouru dans Sein und Zeit, Heidegger distingue précisément l’angoisse (Angst) de la peur (Furcht). Lorsqu’on a peur de quelque chose de concret, de 1 Martin Heidegger : « Was ist Metaphysik ? » in : Wegmarken, GA vol. 9, Frankfurt am Main, 1976. « Qu’est-ce que la métaphysique ? », tr. fr. par Henry Corbin, Paris, 1951, p. 31. 2 Op. cit., p. 111, tr. fr. 31.