Figures de la grâce chez Watteau et dans le discours sur l’art de l’époque Katalin Bartha-Kovacs 1 « La grâce de Watteau est la grâce. Elle est le rien qui habille la femme d’un agrément, d’une coquetterie, d’un beau au-delà du beau physique. Elle est cette chose subtile qui semble le sourire de la ligne, l’âme de la forme, la physionomie spirituelle de la matière. » GONCOURT E. et J. de, Arts et artistes, BOUILLON J.-P. (éd.), Paris, Hermann, 1997, p. 70. Ces mots des Goncourt, mis en exergue à notre communication, sont sui- samment célèbres pour que l’on ne s’y attarde pas trop longuement. Certes, ils ont l’inconvénient d’avoir connu le destin des propos qui, à force d’être trop souvent lus et cités, perdent vite de leur vigueur et deviennent des « idées reçues », des truismes avec toute leur platitude. De plus, ces mots des Goncourt, étant non seulement tâtonnants mais aussi tautologiques (« la grâce est la grâce »), ne nous éclairent pas assez si l’on veut saisir la notion de grâce dans son rapport avec l’art de Watteau. D’après cette citation, la grâce chez Watteau apparaît comme une sorte de rien, un beau au-delà du beau physique, quelque chose de subtil qui ne se prête qu’à des expressions imagées, à des métaphores poétiques, et qui semble être du côté du spirituel… Or, ces lignes relètent la résonance des idées des théoriciens d’art du xvii e siècle qui, eux aussi, ont tenté de déterminer la notion de grâce. Mais peut-on déinir la grâce, le rien ou « l’au-delà du beau physique » ? Peut-on dire ce qu’est la grâce ? Dans une première approche, la grâce est tout ce qui échappe aux déinitions et aux tentatives de théorisation, tout ce qui est vague et innommable. Comme dans le cas de bien d’autres catégories picturales du xviii e siècle, l’intérêt majeur de la grâce réside justement dans l’indécision, dans le fait qu’elle ne se prête que diicilement à la conceptualisation. Dans