1 Contribution à l’ouvrage collectif : VIELLE P., POCHET P., CASSIERS I. (eds.), L’Etat social actif : vers un changement de paradigme ?, P.I.E.-Peter Lang, 2005. Se rendre désirable. L’employabilité dans l’Etat social actif et l’idéologie managériale Thomas PERILLEUX Professeur, Université catholique de Louvain L’employabilité – la capacité d’accéder à un emploi – est une pièce majeure de la rhétorique associée au projet d’activation de l’Etat social. Souvent lié aux notions de compétence et d’adaptation, le terme apparaît, à l’échelle belge et européenne, dans les « lignes directrices » pour l’emploi depuis la mise en place du « processus de Luxembourg » 1 , et il se trouve promu au rang d’outil désormais indispensable de (re)mobilisation des individus dans leurs parcours d’insertion professionnelle, sous l’angle de « l’activation du marché du travail » et de la maîtrise des « transitions professionnelles » 2 . Une des inspirations profondes de l’Etat social actif vise en effet à transformer les individus, de bénéficiaires supposés « passifs » de la protection sociale, en sujets « actifs » de leur trajectoire de vie, disposant des ressources (leur employabilité) permettant une réinsertion professionnelle au gré des transitions de carrière. Les motifs qui fondent cette inspiration sont multiples. Il n’est pas douteux qu’ils relèvent d’abord d’un souci d’efficacité de l’action publique par la rationalisation de ses moyens, dans un contexte de changements structurels de l’économie et de la société : réduction de l’assiette redistributive, bouleversements démographiques liés au vieillissement de la population, fragmentation des statuts et dualisation croissante du marché du travail, apparition de nouveaux « risques d’existence » comme l’exclusion ou la dépendance, etc. (Arnsperger, 2001). Mais la promotion de l’employabilité au rang d’impératif et d’outil de l’Etat social actif repose également sur le souhait de réduire la dépendance des bénéficiaires et le paternalisme de la puissance publique dans les politiques d’aide sociale et d’emploi, en passant d’une approche jugée « statique » parce qu’elle est focalisée sur les statuts et la « protection des situations acquises », à une approche « dynamique », centrée sur les individus et leurs trajectoires tout au long de leur cycle de vie (Gautié, 2003 : 17). 1 Depuis 1997, le « processus de Luxembourg » exige de chaque Etat membre de la C.E. qu’il soumette un « Plan national pour l’emploi » indiquant les mesures de lutte prévues contre le chômage et l’exclusion sociale. Les lignes directrices pour l’emploi sont divisées en quatre « piliers » : l’employabilité, la promotion de l’entrepreneuriat, l’adaptabilité des entreprises et des employés, l’égalité des chances entre hommes et femmes. Pour une analyse sous l’angle de l’employabilité, cf. Raveaud, 2000 ; Barbier, 2002. 2 Cf. chez les promoteurs de la « Troisième Voie » anglo-saxonne, Giddens/Blair, 2002 : 115, 133-137 ; et pour les promoteurs franco-allemands des « marchés transitionnels », Gazier, 2003 : 129-164. Je reviendrai sur les conceptions de l’employabilité différenciées selon ces deux modèles de l’activation, dans la suite du te xte.