Communio, n° XXXI, 5-6 septembre-décembre 2006 Page 1 Jan M.F. Van REETH 1 Nouvelles lectures du Coran Défi à la théologie musulmane et aux relations interreligieuses Ces dernières années, les recherches concernant l'histoire textuelle et rédactionnelle du Coran sont en pleine révolution. Bien que les résultats ne soient connus que par un cercle restreint de spécialistes, il est inévitable que, dans un avenir assez proche, le public cultivé tant musulman que chrétien ou autre en soit averti. Les réactions risquent d'être vives et pourraient peser gravement sur les relations interreligieuses. Il s'impose donc que théologiens et ecclésiastiques soient informés ou au moins conscients du problème. Légende pieuse et histoire réelle du Coran Tandis que la Bible, selon la théologie chrétienne, a été écrite par des auteurs humains sous inspiration du Saint-Esprit - Spiritu Sancto diclante 2 - . le Coran est, selon la doctrine dominante en Islam, la parole de Dieu, non seulement dans son contenu, mais aussi littéralement en tant que texte, aussi bien en son aspect formel que dans l'expression linguistique concrète (arabe) 3 . Pour cette raison, le Coran est un miracle pour les musulmans ; on se vante de son inimitabilité (i‘jâz) : dès lors, il ne peut être traduit dans une autre langue pour des besoins religieux, toute traduction étant une trahison et une violation de la parole divine et donc un sacrilège 4 . L’histoire traditionnelle des origines du Coran le confirme. Elle nous est transmise − bien qu’avec des variantes parfois assez contradictoires − par une série de sources narratives et hagiographiques, dont la Vie du Prophète telle qu’elle a été refondue par Ibn Hishâm (en Égypte vers 830 après J.-C.), texte qui est tenu en haute estime par les musulmans. Le Prophète Muhammad aurait reçu, pendant de longues années des révélations de la part de l’ange Gabriel, lui apprenant petit à petit le Coran, en morceaux, comme les pièces d’un puzzle, dont « l’ordre de la révélation » était adapté à sa maturation spirituelle grandissante. Aidé par l’Archange, il lui incombait d’assembler toutes ces parties, qui devaient ainsi être complètement réorganisées. À cette fin, le Prophète recevait chaque année la visite de Gabriel, pour vérifier avec lui l’état de son travail rédactionnel. La dernière année, il y eut deux de ces entrevues, la deuxième juste avant sa mort, pour procéder à une révision finale et pour mettre au bon endroit les dernières parties révélées. Par conséquent le Coran, que le Prophète Muhammad aurait connu par cœur à ce moment et qu’il aurait déjà enseigné à son entourage, correspond mot pour mot au texte de la « Mère du Livre », le modèle archétypique et préexistant du Coran qui est écrit depuis toujours sur la « Table bien gardée », conservée auprès du Trône de la Divinité. Des chercheurs modernes ont montré que derrière cette légende pieuse, qui conditionne la perception que les musulmans ont de l’Écriture, se cache une réalité complexe : celle de la rédaction du Coran. Ainsi nous savons maintenant avec certitude que cette rédaction n’a pas été l’œuvre du seul Prophète, mais de quelques générations de scribes, qui ont assemblé un grand nombre de révélations confuses, puis les ont collationnées, refondues et ordonnées en un seul livre. Chose faite, ils ont pour ainsi dire « consacré » leur travail rédactionnel, en l’attribuant aux anges et à la relation privilégiée qui aurait existé entre Gabriel et le Prophète. Ensuite, la tradition musulmane s’est efforcée de faire disparaitre toute indication qui pourrait contredire cette présentation des événements. Ce faisant, on a oblitéré la forme, la fonction et le propos original du texte coranique. Néanmoins, la tradition musulmane ayant été développée à partir d’éléments historiquement authentiques, elle conserve pour le philologue moderne encore assez de traces pour lui permettre de reconstituer plus ou moins l’histoire réelle de la rédaction coranique. 1 Islamologue, Faculteit Vergelijkende Godsdienstwetenschappen, Anvers ; article paru dans la revue Communio, septembre-décembre 2006. 2 Denzinger 783; voir l'Encyclique de Pie XII, Divino afflante Spiritu, dont le litre est repris littéralement dans la Constitution dogmatique sur la Révélaion de Vatican Il: Dei verbum, § 9, ainsi que la formulation de Thomas d'Aquin, Somme théologique, 1. II q. 106 (Utrum Lex Nova sit lex scripta). a. 1 : « principaliter lex nova est indita, secundario autem est lex scripta ». 3 AL-ASH'ARÎ, Kilâb al-ibâna 'an usûI al-dijâna, Haidarabad 1321,41 (cité en tr. allemande par I. Goldziher, Vorlesungen über den Islam, Heidelberg 1925 1963,113). 4 Une formulation classique de cette doctrine se trouve chez al-Bâqillânî (m. en 1013), I‘jâz al-Qurân (« l’inimitabilité du Coran »), voir G. E. von Grunebaum, A Tenth-century Document of Arab Literary Theory and Criticism, Chicago, 1950 (avec comm. et tr.).