1 Au-delà du PIB : fondements conceptuels de la quantification. Le cas de l'Indice de Bien-être économique Géraldine Thiry 1 Ce chapitre résume et synthétise un chapitre de thèse plus détaillé en anglais disponible en ligne (voir Thiry 2012). Aujourd'hui, la nécessité d'adopter de nouveaux indicateurs au-delà du PIB est largement reconnue 2 . La croissance économique semble de plus en plus difficilement refléter l'épanouissement des sociétés, confrontées à la complexe articulation de crises sociale, économique et écologique. De nombreux indicateurs sont actuellement mis en débat. Aucun consensus, toutefois, ne semble émerger sur un bon candidat – ou groupe de candidats – à la succession du PIB. L'enjeu est d'importance. Si "ce que l'on mesure à une incidence sur ce que l'on fait" (Stiglitz et al. 2009: 7), les nouveaux indicateurs qui émergeraient au-delà du PIB seraient amenés à jouer un rôle de taille dans la conduite des sociétés. Ce rôle serait d'autant plus influent dans un contexte ou la "gouvernance" s'est substituée aux gouvernements et où l'expansion des pratiques managériales de "benchmarking" et de "rating" octroient de facto aux indicateurs un rôle organisateur central (Bruno 2010). Les désaccords en matière de quantification révèlent dès lors bien plus que des enjeux de nature méthodologique: ils reflètent des divergences politiques et normatives profondes. Cette normativité de la quantification est pourtant largement occultée derrière la technicité des débats. Le risque est grand dès lors de voir des indicateurs adoptés pour des raisons de nécessité pratique (disponibilité des données, calculabilité, etc.) sans que soit pris en compte le potentiel impact normatif de leur utilisation. Ce chapitre propose de lever voile sur la normativité de la quantification. A cette fin, nous décortiquons de manière systématique la méthodologie d'un indicateur inscrit dans le mouvement "au-delà du PIB" : l'Indice de Bien-Etre Economique (IBEE). Plusieurs raisons font de ce dernier un cas d'analyse intéressant. D'abord, mêlant des dimensions monétaires et non-monétaires et considérant des enjeux multiples, cet indicateur comporte à lui seul un ensemble de choix de quantification présents dans une multitude d'autres indicateurs. Les résultats de l'étude de l'IBEE sont dès lors transposables à une large échelle. Deuxièmement, l'IBEE étant un indicateur composite, son analyse nous permet d'évaluer la pertinence, la faisabilité et la désirabilité de rassembler, dans un même indicateur, des variables hétérogènes. Cette question est l'une des pierres d'achoppement des débats actuels. La réflexion est structurée comme suit: la section 1 décrit l'IBEE; les sections 2 à 5 analysent respectivement les quatre dimensions de l'IBEE; la section 6 questionne la cohérence globale de l'indicateur. La section 7 conclut. 1 Géraldine Thiry est chercheuse en post-doctorat à l'Université Libre de Bruxelles (ULB) et chargée de cours à l'Institut catholique des Hautes Etudes Commerciales (ICHEC) et à l'Université catholique de Louvain (UCL), contact@geraldinethiry.be. 2 Voir entre autres, Stiglitz et al. (2009), Gadrey et Jany-Catrice (2007), Méda (2008) et Cassiers-Thiry (2009).