269 TED TOADVINE LE TEMPS DES VOIX ANIMALES Si la phénoménologie a joué un rôle crucial au cours du siècle dernier dans la remise à jour de la question de l’animal, ceci s’explique par le fait qu’elle a toujours eu du mal à décrire la dimension animale de notre humanité, cette part de notre nature que nous partageons supposément avec notre parent non-humain 1 . Cette façon de poser la « question de l’animal » est tout à fait distincte d’une description phénoménologique de la vie et des expériences des organismes non-humains suivant une logique qui leur est propre. Évidemment, la phénoménologie s’est appuyée, et a parfois inspiré ces descriptions, particulièrement dans les travaux de Wolfgang Köhler, Jacob von Uexküll et Frederik Buytendijk, entre autres. Mais ces descriptions sont généralement réservées au débat plus central concernant notre propre animalité en rapport avec ce qui nous rend distinctement humains. Le cœur de la question n’est pas les animaux eux-mêmes, mais plutôt notre propre nature animale immanente, vécue doublement comme une origine et comme un héritage continu, comme notre passé immémorial aussi bien que ce que nous devons transcender an d’être humains dans le présent. En somme, les débats phénoménologiques sur l’animalité doivent être considérés comme un épisode dans l’histoire de ce que Giorgio Agamben appelle la « machine anthropologique », un jeu de miroirs par lequel nous reconnaissons un reet de nous-mêmes dans l’animal que nous ne sommes pas et de ce fait nous constituons comme humains par le biais de son exclusion 2 . Considérons les analyses approfondies de Husserl, dans Ideen II, comme point de départ de la constitution de la « Nature Animale », qui vont plus tard s’avérer d’une grande inuence sur Merleau-Ponty. Ces études concernent ce que Husserl appelle « animalia », humain ainsi que non-humain, et il précise que nous devons considérer le sujet humain ici comme un spécimen de la catégorie plus inclusive de « sujets animaux » 3 . Ce que Husserl étudie sous le titre de « nature animale » n’a rien de zoologique, et les références aux animaux non-humains dans ce texte sont rares 4 . Ceci est du au fait que Husserl s’intéresse en priorité non pas aux animaux non-humains, mais précisément à l’« homme » en tant que « réalité naturelle », c’est-à-dire, à l’humain considéré de manière abstraite et simplement en termes de son être animal (Ideen II, 143 ; tr. fr. 205). Ainsi, lorsque Husserl se demande « Comment le moi animal devient le moi humain », il ne pose pas une question explorée par le naturalisme évolutionniste, puisque l’animal en question ici est précisément non pas un organisme non-humain, mais une strate dans la constitution de la personne humaine à part entière (Ideen II, 339).