1 L’OPINION PUBLIQUE EST-ELLE SUFFISAMMENT COMPÉTENTE POLITIQUEMENT POUR SURVEILLER LES DIRIGEANTS POLITIQUES DANS UNE DÉMOCRATIE? Notes de cours 1 François Pétry Département de science politique Université Laval INTRODUCTION Le chapitre précédent a abordé certaines précautions nécessaires pour s'assurer que les sondages ne tombent pas dans l'erreur et mesurent exactement l'opinion publique. Mais il n'est pas sûr que ces précautions soient suffisantes. Autrement dit, un sondage dans lequel toutes les sources d'erreur statistique, échantillonnale et de mesure ont été contrôlées risque de ne pas atteindre la perfection. Cela est dû à la présence possible d'une quatrième source d'erreur que nous appellerons l'erreur de jugement. Contrairement aux trois autres erreurs précédemment identifiées qui proviennent des sondages, l'erreur de jugement, si elle se matérialise, provient des individus qui sont sondés. Elle échappe donc au contrôle des enquêteurs. L'existence d'erreurs de jugement ne peut être mise en doute. Ce qui prête à débat, c'est l'importance qu'il faut lui accorder dans les sondages. On peut distinguer deux grandes écoles de pensée à cet égard. Selon l'école de pensée « optimiste », les erreurs de jugement des citoyens qui répondent aux questions de sondages ne posent pas un gros problème, car, même si elles reflètent souvent un manque cruel de compétence politique, elles n'empêchent pas d'atteindre un niveau de rationalité individuelle ou collective suffisant pour assurer la survie d'un régime démocratique. Autrement dit, on demande que les citoyens soient « juste assez » compétents politiquement pour être à la hauteur de l'idéal démocratique. À l'inverse, l'école de pensée « pessimiste » voit dans les erreurs de jugement des citoyens la preuve qu'ils ne sont pas assez compétents politiquement pour satisfaire l'idéal démocratique. Ce chapitre est divisé en trois sections. Dans la première, nous présenterons l'argument affirmant que les citoyens ne sont pas compétents pour répondre de manière raisonnable aux questions de sondages (la thèse). La deuxième section présentera l'argument opposé, selon lequel les citoyens sont capables de répondre de manière raisonnable aux sondages (l'antithèse). Enfin, la dernière section tentera de faire la synthèse en examinant le modèle théorique d'explication de la formation de l'opinion publique de John Zaller et les efforts pratiques de construction d'une opinion publique compétente par voie de sondages délibératifs. 1 Ces notes de cours sont destinées aux étudiantes et étudiants inscrits au cours POL-1009 Fondements et actualité de la science politique. Elles sont une version abrégée du chapitre 3 dans l’ouvrage de Vincent Lemieux et François Pétry (2010).