1 Le pouvoir des instruments comptables: enjeux d’un nouveau modèle de développement. Géraldine THIRY Collège d’Etudes Mondiales, contact@geraldinethiry.be Mots-clés Comptabilité, développement durable, sociologie de la quantification, nouveaux indicateurs de richesse. « Le problème fondamental actuel (…) vient (…) d’un capitalisme chrématistique qui agit selon des règles de calcul comptable totalement antinomiques avec la protection de l’homme et de la nature. » (Richard 2012 : 234) La quantification joue un rôle de plus en plus important dans les sociétés occidentales. Depuis une trentaine d’années, avec l’avènement de la « nouvelle gestion publique », elle est peu à peu devenue le socle d’une nouvelle forme de gouvernement (Desrosières 2008, Ogien 2010, Bruno 2010, Cassiers et Thiry 2013). Son principe est le « pilotage de l’action publique par la performance, telle que mesurée par un ensemble d’indicateurs, quantitatifs le plus souvent. » (Salais 2010 : 505) Par ailleurs, les pratiques de classement (« rankings », « benchmarking ») sont de plus en plus répandues et s’appliquent à des secteurs tant publics que privés, aussi variés que l’enseignement, les politiques sociales ou la gestion des ressources humaines. Les impacts de cette « quantophrénie » 1 sont d’autant plus tangibles pour la société que la quantification, par les catégorisations qu’elle crée, influence les attitudes et les représentations des acteurs. Dans les entreprises privées, les systèmes de quantification comptable jouent un rôle central « dans les processus de socialisation qui permettent la diffusion et la reproduction des catégories de l’économique » (Chiapello 2008 : 18). La comptabilité « modèle les conceptions des managers, des financiers bien sûr, mais aussi du personnel des entreprises. C’est un cadre de formation extrêmement puissant par les définitions qu’il donne. » (Richard 2010 : 54) Cette importance est toutefois souvent méconnue. La comptabilité est couramment dotée des apparences de la neutralité, avec pour conséquence première d’occulter – en tout ou en partie – les relations de pouvoir dans lesquelles elle s’inscrit. Pourtant, bien plus qu’un instrument passif de gestion, la comptabilité façonne la rationalité et les finalités de l’entité micro- ou macroéconomique dont elle chiffre l’activité (Richard 2010, Chiapello 2008, Schoun et al. 2012). On aurait tort, dès lors, de la considérer comme une matière exclusivement technique (Loft 1986). 1 La quantophrénie fait référence à une tendance qui consiste à vouloir traduire systématiquement les phénomènes sociaux et humains en langage chiffré (voir, entre autres, De Gaulejac 2005, Jany-Catrice 2012)