Le rôle des TIC dans le phénomène de porosité des temps sociaux. Le cas des cadres 1 Cindy FELIO MICA Université Bordeaux Montaigne cindy.felio@u-bordeaux3.fr L’activité de travail des cadres, tout comme leur qualité de vie, connaissent de profonds bouleversements depuis l’intégration des TIC. Exécutant leurs tâches dans un environnement à dominance technologique, ils traitent une volumétrie d’informations plus élevée et développent une activité muti-tâche (Sarnin, 2012). Le travail des cadres est densifié et intensifié. L’utilisation des TIC constitue, pour les salariés, une ressource pour faire-face à la demande de réactivité permanente et au raccourcissement des délais (Langa, 1997 ; Salengro, 2005). Ces outils, en leurs qualités d’optimisation des échanges interpersonnels, mais aussi de gestion du temps et de la distance (Vendramin, 2005), impliqueraient un sentiment de liberté, inhérent à celui de contrôle. En effet, ils permettraient aux cadres de configurer le puzzle de leurs temporalités 2 , bricolant et ajustant les frontières en fonction des enjeux émanant des différentes sphères de vie. Ils peuvent « se mettre à disposition » de leur activité professionnelle en généralisant les temps d’astreinte informelle. Le travail, médiatisé par les TIC, peut être exploité de différentes manières dans la sphère privée (Genin, 2007). Il peut prendre la forme d’un télétravail où la majeure partie de l’activité du salarié est accomplie à domicile. Le « travail en débordement » constitue la forme de submersion du professionnel sur la vie privée la plus répandue chez les cadres : il s’agit de la réalisation informelle de tâches de travail en dehors du cadre spatio-temporel officiellement dédié à l’entreprise (le soir, le week-end, pendant les congés). Enfin, le « travail en mobilité » représente une autre forme de déplacement du travail sur les autres sphères de vie : le salarié optimise les temps considérés comme « morts » en les investissant professionnellement (temps de trajet, nuitées à l’hôtel…). En conséquence, les cadres feraient l’expérience d’un temps « densifié » (Aubert, 2003) où règnerait un certain enchevêtrement entre les différentes sphères de vie. « Les lieux et les temps se percutent » (Belton et de Coninck, 2007). Si ces « débordements » préexistaient à la diffusion généralisée des TIC en milieu professionnel (De Coninck, 2006), l’usage de ces derniers tendrait à renforcer cette imbrication. De fait, cette invasion des heures de travail sur les temporalités privées serait devenue un phénomène banal, caractéristique de la figure du cadre. Les TIC renforcent la variabilité des lieux d’exécution du travail (Crague, 2003), sa localisation devenant de plus en plus floue de par ses caractéristiques nomades et ubiquistes (Vendramin, 2005). Absorbés dans une injonction à l’immédiateté, les cadres adoptent des comportements de connexion permanente pour faire-face à une demande de travail en temps réel. Si ce rapport à la connexion fait naitre un sentiment de liberté dans la tentative de domestication du temps, ce lien peut être également perçu comme une « laisse électronique » (Contreras, 2004). Cette forme de servitude puise sa source dans l’injonction organisationnelle d’une part 3 , et l’implication de la subjectivité d’autre part. Comme le souligne Licoppe (2012), l’individu contemporain « pluriel et connecté doit gérer l’incertitude et l’inquiétude qui en résulte ». Dans la société contemporaine, néo-capitaliste, l’individu est incité à engager dans le travail « son intelligence, son imagination, son esprit de décision, toutes ses capacités psychiques inexploitées » jusqu’alors, la temporalité hors-travail 1 Felio C. (2014). Le rôle des TIC dans le phénomène de porosité des temps sociaux. Le cas des cadres. In L. Lerouge (sous la dir.), Approche interdisciplinaire des risques psychosociaux au travail. Toulouse : Octarès, pp. 239-251 2 Gabriella Paolucci propose la métaphore du « puzzle du temps » pour répondre à l’obsolescence de la représentation du temps comme axe (citée par Vendramin, 2005, p.19). 3 Pour Bobillier-Chaumon (2012, p.118), le comportement de connexion permanente « fait partie des règles implicites de travail ».