Alice Aterianus-Owanga « Gaboma », « Kainfri » et « Afropéen » Circulation, création et transformation des catégories identitaires dans le hip-hop gabonais « Les Américains disent qu’ils rappent pour ressembler aux griots, maintenant nous on rappe pour ressembler aux Américains. C’est ça le problème ! On fait comment ? Les Américains ont fait du rap pour prêcher le retour à la Terre-Mère, maintenant, nous ce qu’on veut, c’est fuir ça, fuir notre culture, notre identité, c’est ne pas être reconnu. On vit dans un pays, où un gars pour dire qu’il est bien, il dit “moi je suis un Blanc, je suis un ‘ricain’, je suis pas comme toi. Toi tu es mbut [mauvais] parce que tu es Gaboma. Donc tout ce qui est Gaboma : c’est mbut ; tout ce qui est frais [propre, beau, élégant], c’est pour les autres”. » Le rappeur gabonais Ba’Ponga tenait ces propos le 23 mai 2012, à l’Agence nationale de promotion des arts et de la culture (ANPAC) de Libreville, à l’occasion d’une conférence sur le thème « l’identité culturelle du rap gabo- nais ». Fer de lance du mouvement hip-hop gabonais, acteur et spectateur de ses premières heures en 1990, Ba’Ponga regrettait la perte critique d’identi- fiants du rap « gaboma », fondu désormais dans le moule des modèles propo- sés par les États-Unis. Il concluait alors sur l’impérieuse nécessité d’opérer une symbiose entre les différentes « identités culturelles » auxquelles les jeunes Gabonais se rattachent (la « culture bantu » et la « culture occidentale »), et il appelait les artistes hip-hop à réarticuler leur « identité gaboma » autour d’éléments de tradition et de valeurs positives. Comme en témoigne cette intervention d’une icône du rap gabonais, ce genre musical diffusé depuis le district new-yorkais du Bronx jusqu’aux quartiers des villes mondialisées a été à l’origine de différents processus identitaires chez les jeunes du Gabon. L’observation de cette centralité de la question identitaire dans les démarches de création d’une partie de la scène rap gabonaise incite à interroger les usages et les enjeux de la notion Cahiers d’Études africaines, LIV (4), 216, 2014, pp. 945-974. 410203 UN04 20-11-14 14:12:59 Imprimerie CHIRAT page 945