Antonin Wiser
LE TACT, EXPÉRIENCE DE LA LITTÉRATURE
OU PROUST LU PAR ADORNO
« Proust, ce vieil enfant... »
Walter Benjamin
LE PARTAGE DE L’INTIME
En 1954, à l’occasion de la publication du premier volume de la nouvelle
édition allemande de La Recherche du temps perdu, Adorno est invité à
s’exprimer à la radio de Hesse. Il ouvre son intervention par la remarque
suivante : « Il me faut au préalable observer que je ne peux pas parler du
livre que je présente comme le ferait un critique. Depuis trente ans, Proust
est par trop devenu un élément de ma propre existence intellectuelle [meiner
eigenen geistigen Existenz] pour que j’aie la distance nécessaire [...]
1
. Quel-
ques années plus tard, comme un écho de cette déclaration, il écrira : « Proust
occupe depuis des décennies une place centrale [eine zentrale Rolle] dans
l’économie de mon esprit [in meinem geistigen Haushalt], et je ne pourrais
tout simplement pas l’écarter [wegdenken] de la continuité de ce que je
m’efforce de penser [der Kontinuität dessen, worum ich mich bemühe]»
2
.
Dans ces deux remarques, Adorno met en scène son intimité : meine
eigene geistige Existenz ; mein geistiger Haushalt ; die Kontinuität dessen,
worum ich mich bemühe. De telles formules révèlent le lieu le plus propre,
intime et familier : là où se maintient l’esprit, dans son effort à s’en tenir
continuellement à la continuité de ce à quoi il tient, vers quoi il tend, dans
la peine qu’il se donne à tenir, à demeure, sa demeure. C’est cela qu’Adorno
nomme sa « propre existence spirituelle ». Or à ceci, dévoilé, partagé avec
nous, s’ajoute l’aveu d’une liaison : au cœur de la demeure de son esprit se
trouve « depuis des décennies » un autre, un non-propre désigné du nom
propre de Proust. Si proche qu’on ne pourrait « tout simplement pas l’écar-
ter » par la pensée, le chasser de l’esprit et l’envoyer promener (wegdenken).
L’intimité d’Adorno serait divisée, partagée par et avec cet autre, au point
qu’on ne saurait les départager. Infime, la distance à Proust s’amenuise
jusqu’à devenir indiscernable et interdire tout discernement, tout krinein :
indistanciés, tous deux se touchent au point de rendre impossible la critique.
Cette liaison avouée, ouvertement publiée, dévoile la scène d’un ménage
qui ressemble fort à celle d’un théâtre : la place occupée – c’est ainsi qu’on
le lit dans la traduction française – par Proust est en effet un rôle, celui de
1. « Sur Proust », in Mots de l’étranger et autres essais. Notes sur la littérature II (NL2), Paris,
Maison des sciences de l’homme, 2004, p. 227 ; Gesammelte Schriften (GS), bd. 11, Frankfurt,
Suhrkamp, 1997, pp. 669-670.
2. Idem.
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paru in : Philosophie no.113, Paris: Editions de Minuit, 2012, pp. 79-93