Piroska Nagy (Central European University – Université de Rouen) Les traces invisibles. De la matérialité des larmes spirituelles au Moyen Age Les pleurs ou larmes ne sont pas une émotion, mais une manifestation, une expression émotive : elles témoignent de l’émotion, elles en sont un signe visible (et parfois audible), corporel, perceptible à tous. Or les larmes, qui sèchent vite, sont parmi les signes les plus fragiles de l’émotion, comme la rougeur des joues ou le tremblement des mains ; elles sont difficiles à fixer et font partie d’un ensemble dynamique, comme un geste, qui n’existe qu’en étant esquissé, l’instant du mouvement – l’instant du jaillissement des larmes, ou de leur apparition au coin de l’œil. La difficulté de faire l’histoire des manières de pleurer vient précisément de cette fragilité, commune à la plupart des expressions émotives : elles ne laissent pas, en général, de trace matérielle. Quels produits manufacturés par la société médiévale ou objets de la vie quotidienne i peuvent donc témoigner de la production des larmes des gens de l’époque ou de leurs pratiques de pleurs ? Au mieux, pour saisir les pleurs dans leur matérialité – comme d’autres gestes de la vie quotidienne – on peut traquer des objets-témoins. Mais le mouchoir, destiné à les essuyer, n’apparaît qu’à l’époque moderne, bien qu’au Moyen Age, nous rencontrons des récits où quelqu’un essuyait ses larmes. Les images pourraient éventuellement nous aider ; mais hors des textes, les larmes n’apparaissent que très tardivement, au Moyen Age. Outre les gestes d’affliction ii , codifiés depuis longtemps, on ne trouve pas d’images de pleurs proprement dits, de larmes peintes avant la fin du XIIIe, début du XIVe siècle. Enfin ce n’est qu’aux derniers siècles du Moyen Age qu’on rencontre des traces matérielles liées aux larmes précieuses d’un saint, comme ce fut le cas à Vendôme, où une relique de Sainte Larme qui aurait appartenu au Christ, avait été conservée jusqu’à la Révolution iii . Avant d’aller plus loin, il convient de s’arrêter un instant. Du moment où mon article ne parlera ni des mouchoirs (c’est trop tôt), ni des traces matérielles des larmes, qu’elles soient creusées dans une pierre ou conservées sous forme de relique (car il y en a trop peu pour une généralisation possible qui permette d’en faire l’histoire), quel rapport les pleurs dont je parlerai présentent-ils avec la culture matérielle ? Il est bien évident que l’historien, surtout médiéviste, des émotions – qu’il s’intéresse à la colère, à la jalousie ou à un geste d’émotion comme les pleurs – aura du mal à centrer ses sources sur les objets de la civilisation matérielle. Son travail est un travail délicat de déchiffrement et d’interprétation de documents écrits ou iconographiques, afin de reconstituer la logique du discours qu’il analyse, sans pouvoir s’aventurer, la plupart du temps - et bien que ce soit une question de credo - à se prononcer sur les pratiques. A l’inverse, l’historien de la culture matérielle, qu’il s’intéresse aux techniques de production, de consommation, à l’habitat ou aux habits, ou encore à des objets particuliers, rencontrera fort peu de traces des émotions que ses sources auraient pu conserver ou dont elles témoignent. J’aurais pu, par exemple, choisir d’étudier l’histoire de la Sainte Larme de Vendôme ; j’aurais alors fait de l’histoire de la civilisation matérielle (celle d’un produit), sans pouvoir parler de l’émotion, ou de sa manifestation, les larmes. Pour relier histoire des pleurs et celle de la culture matérielle, je devais trouver un terrain commun. Les larmes, produites d’une émotion qui a lieu hors du monde matériellement saisissable à l’historien, à l’intérieur de son âme ou son cœur, selon notre représentation de l’homme, en matérialisent la trace sur ou dans le corps. Les larmes corporelles sont en quelque sorte les produits matériels de l’émotion immatérielle qui les provoque. Or il me semble qu’il existe un lien entre l’attention portée aux pleurs, jusqu’à en