© 2014 ARRÊT SUR SCÈNE / SCENE FOCUS (IRCL-UMR5186 du CNRS)
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La triple dimension de la dispute chez Molière
Jean Luc ROBIN
The University of Alabama
Inhérente à l’action de la comédie classique, qui s’articule sur un nœud conflictuel et un
dénouement en mariage, la dispute prédomine dans le théâtre de Molière. L’empire de la
dispute s’y étend en effet des premières farces, ou de la première comédie en cinq actes et
en alexandrins, à la comédie‐ballet qui restera comme le dernier opus : La Jalousie du
Barbouillé « tourne sur une dispute » de ménage
1
; L’Étourdi débute par un antagonique
« Hé bien ! Léandre, hé bien ! il faudra contester
2
»; Le Malade imaginaire, enfin, dont le
protagoniste est puni de son crime de « lèse‐Faculté » lors d’une scène d’imprécation
médicale assez mémorable, fait notamment référence à la pratique universitaire de la
disputatio pour le portrait de Thomas Diafoirus, « ferme dans la dispute »
3
. Il n’est pas lieu
ici de cartographier entièrement ce trop vaste empire de la dispute. On se limitera à
quelques coups de sonde dans le corpus moliéresque en distinguant, pour simplifier, trois
directions ou dimensions de la dispute. Premièrement, une dimension microstructurelle
illustrée par les très nombreuses scènes de dispute qui rythment les pièces de Molière.
Deuxièmement, une dimension macrostructurelle dans laquelle la pièce elle‐même serait
intégralement composée comme une ample scène de dispute. Troisièmement, une
dimension métathéâtrale, ou plus exactement autothéâtrale, qui érigerait deux comédies
de Molière en scène – cette fois au sens de plateau – sur laquelle l’art théâtral se mettrait
lui‐même en dispute, pour ainsi dire.
Les pièces de Molière ne sauraient faire l’économie de la dispute, dans la simple
mesure où leur nœud se traduit ordinairement par un conflit causé par l’obstacle –
représenté en général par le père, le tuteur, le mari, voire la mère, comme dans Les
Femmes savantes – contrariant le désir d’un personnage ou d’un groupe de personnages,
le plus souvent des jeunes gens nubiles. Entre l’exposition et le dénouement de ses
1
Michael Edwards, Le Rire de Molière, Paris, Éditions de Fallois, 2012, p. 28.
2
Toutes les références s’entendent de l’édition suivante : Molière, Œuvres complètes, éd. Georges Forestier,
2 vol., Bibliothèque de La Pléiade, Paris, Gallimard, 2010. Pour le vers initial de L’Étourdi : vol. 1, p. 197.
3
Diafoirus père brosse le portrait d’un champion : « depuis deux ans qu’il est sur les Bancs, il n’y a point de
Candidat qui ait fait plus de bruit que lui dans toutes les disputes de notre École ; il s’y est rendu redoutable, et
il ne s’y passe point d’Acte où il n’aille argumenter à outrance pour la proposition contraire » (II, v ; vol. 2,
p. 676). Pour les imprécations de Monsieur Purgon, voir III, vi ; vol. 2, p. 699‐700.