Habitat lacustre, densité de population et climat – L’exemple du Jura français Pierre Pétrequin, Michel Magny et Maxence Bailly High resolution palaeoclimatic data gathered from sediments of 26 lake bassins in Jura and the subalpine region are compared to a corpus of 572 archaeological site assemblages in Franche-Comté in order to detect possible impact of climatic change on lake-side settlements, population density and the occupation of different levels of altitude in this region between 5200 and 400 BC. Three phases can be defined. In a first stage (before 4300 BC), traces of occupation by neolithic groups are present from the plains up to 800 m. The population is small, large parts of the territory are still covered by primary forest and climatic influence on these first farmers seems to be relatively faint. The impact of deteriorating climatic conditions is much stronger felt by the neolithic societies of the second phase (4300–2400 BC), especially the major cooling during the 35th to 33th century BC. In general, the second phase is marked by population decrease, ending in the brake-down of centralized territorial organisation around the lakes of Chalain and Clairvaux by 2600 BC. The reasons for this steady decline are to be searched in internal social processes and the effects of long-term exploitation by a strong population on the natural environment. During the third phase, from 2400 BC onward, only the occupation of wetland territories seems to be affected by climatic deterioration. In other parts of the Franche-Comté the population indices show a remarkable independance from climatic oscillation, associated with the spread of new modes of social and economic organisation. Keywords: climate, demography, Jura, Neolithic, Protohistory L’histoire des relations complexes entre l’homme et son environnement est aujourd’hui au cœur des problémati- ques de l’archéologie. On peut expliquer cette nouvelle focalisation de la recherche par le développement rapide des collaborations entre archéologues et spécialistes de l’environnement, tandis que, de part et d’autre, s’affinent les chronologies et les techniques de datation. Mais pour rendre compte de cette évolution, on pourrait tout aussi bien faire intervenir le débat politique qui commence à agiter les sociétés techniquement évoluées autour des ques- tions environnementales et climatiques, dans le cadre de l’approche globale de systèmes complexes; c’est en tous cas là que réside l’explication première du succès que ren- contrent aujourd’hui, chez les décideurs, les projets de re- cherche centrés sur les fluctuations climatiques, l’évolution de l’environnement, l’histoire des sociétés humaines et le fonctionnement des systèmes techniques et économiques. Dans cette optique, à défaut de pouvoir jamais atteindre le niveau de lois universelles depuis longtemps abandonnées par les historiens et les ethnologues, il s’agirait maintenant de mettre en évidence certaines formes de déterminisme qui pourraient rendre compte de l’évolution non-linéaire à la fois des conditions environnementales et du dévelop- pement de l’emprise anthropique, avec les avancées et les reculs qui ont déjà été maintes fois soulignés. 1. Introduction La problématique n’est pas nouvelle. Que l’on se tour- ne vers les textes anciens ou que l’on suive les travaux Della Casa Ph. & Trachsel M. (eds) (2005) WES'04 – Wetland Economies and Societies. Proceedings of the International Conference in Zurich, 10-13 March 2004. Collectio Archæologica 3, 143–168. (Zurich: Chronos). des historiens, l’importance des disettes et des famines par exemple – pour passer sous silence les épidémies – a depuis longtemps été soulignée, aussi bien pour leurs conséquences momentanées sur la croissance démogra- phique que pour l’utilisation politique qui a pu en être faite par les gestionnaires du pouvoir et des réserves de céréales. L’«histoire du climat depuis l’An Mil» par E. Le Roy Ladurie 1967 reste toujours un modèle d’analyse de la complexité des sources historiques et d’interprétations rarement univoques. C’est dans le monde anglo-saxon que les théories ont été le plus souvent développées (peut-être à la suite et en contre-pied de la doctrine de Malthus) sur la «pression» démographique, les conséquences des disettes (Cohen 1978; Dark & Gent 2001; Ellen 1982) et les réajustements techniques et sociaux (Chapman 1988; Halstead & O’Shea 1989; Hassan 1978; Minnis 1985; Shnirelman 1992). Mais il semble que ce cadre théorique indispensable, souvent fondé sur des situations historiques ou ethnographiques, ait peu été mis en application, pro- bablement parce que l’état des travaux environnementaux sur le passé et des documents archéologiques ne le per- mettait pas encore, faute d’un cadre chronologique précis et détaillé, de séquences climatiques affinées et d’approches archéologiques qui puissent dépasser le niveau des mono- graphies de sites et des approches typologiques. La situation de la recherche et les méthodes de datation ont évolué très vite pendant ces dix dernières années. Les essais semblent maintenant se multiplier pour prendre en compte les évolutions conjointes de l’environnement et des sociétés préhistoriques, en particulier depuis le Néoli-