Belphégor http://etc.dal.ca/belphegor/vol2_no1/articles/02_01_Letour_Tigres_fr_cont.html[11/22/2013 11:49:03 AM] Matthieu Letourneux Révolte et révolution: des tigres de Salgari à ceux de Paco I gnacio Taibo I I Etrangement négligé en France par le grand public, le personnage du pirate malais Sandokan accompagné de ses acolytes, les Tigres de Malaisie, est devenu en un siècle l'un des archétypes de la littérature populaire, au même titre que d'Artagnan, Tarzan ou Fantômas. L'un des derniers avatars d'importance de ce développement d'une figure littéraire n'est pas à rechercher dans la série de dessins animés proposés récemment en Italie, ni même dans la tentative d'offrir des relectures littéraires par la nouvelle génération d'écrivains italiens (Mauro Covacich, Aldo Nove...) dans un ouvrage collectif de nouvelles, Mompracem ! 1 En revanche, la série de jeux intertextuels avec l'univers de Salgari que propose l'écrivain mexicain Paco Ignacio Taibo II au fil des romans, biographies et entretiens, faisant de l'oeuvre de Salgari l'une des clés pour accéder à sa propre activité littéraire, participe de façon remarquable de ce travail d'appropriation qui fait des oeuvres et des personnages populaires des objets culturels collectifs, voués à une incessante redéfinition. En effet, dans ses interviews comme dans ses oeuvres, l'écrivain mexicain se réfère constamment à l'oeuvre de l'Italien. Il évoque au passage l'un ou l'autre des personnages, ne manque pas de souligner le rôle qu'a joué l'oeuvre dans la constitution de son imaginaire, de présenter l'esthétique de l'écrivain comme un modèle pour sa propre oeuvre. Enfin, et surtout, il a repris directement les personnages de Salgari dans deux de ses romans les plus fameux, A quatre mains ( Cuatros manos ) et Le rendez-vous des héros ( Heroes convocados ) où il pastiche à plaisir le style de l'auteur. Une telle passion peut paraître surprenante. D'abord, parce qu'il n'est pas habituel de rencontrer un écrivain contemporain qui se réclame d'un auteur populaire du XIXe siècle, et cela l'est d'autant moins quand la distance temporelle se double d'une telle distance géographique. Ensuite parce que tout sépare l'imaginaire dépaysant et largement apolitique de l'écrivain italien 2 , et les récits informés du romancier-historien. Chez Salgari, les régions lointaines qui servent de cadre au récit sont esquissées en quelques phrases, réduites à un univers plus proche de la légende que du monde auquel il se réfère. Chez Paco Ignacio Taibo II, qui fut Professeur d'Histoire à l'Universidad Autonoma Metropolitana de Mexico, les récits sont au contraire ancrés dans l'Histoire réelle : la guerre franco-mexicaine ( Le Trésor fantôme ), le Mexique de Camacho ( Nous revenons comme des ombres), les révoltes étudiantes de 1968 ( Le rendez-vous des héros ), sans compter les mille et un événements évoqués au fil des oeuvres (telles les victoires du général Obregon dans L'ombre de l'ombre ou la mort de Pancho Villa dans A quatre mains )... Chez le Mexicain, le récit se construit sur une trame où s'entremêlent constamment événements et personnages réels, souvent issus de l'Histoire la plus contemporaine, tandis que l'Italien n'évoque que très rarement des personnages authentiques, et quand il le fait, il privilégie des individus qui appartiennent déjà à la légende, et dont d'autres romans se sont déjà emparés (James Brooke, Morgan, l'Olonnais). Enfin, tandis que l'Italien privilégie les paysages lointains (l'Inde, la Malaisie, les Caraïbes...) et les cadres dépaysants (les