24 Deux événements récents d’une large couverture médiati- que peuvent symboliser le moment de tension et de chan- gement dont souffre le photojournalisme. À l’occasion des actes terroristes du 11 mars 2004, à Madrid, l’horreur a été exposée ouvertement, ce qui a permis et encouragé l’action des cameramen et journalistes graphiques qui sont arrivés sur les lieux. Dans tous les coins du monde, nous avons vu en détail les trains détruits et les corps mutilés par l’action criminelle. Au-delà du caractère tragique des ima- ges et de leur référent, leurs qualités techniques, expressi- ves et esthétiques ont justifié le choix de ces photographies pour le World Press Phot. Presque un an et demi après, à Londres, la visibilité des actes terroristes fut moindre. Les attentats s’étaient déroulés dans des tunnels du métro et le gouvernement britannique imposa des restrictions : la presse a été obligée de se focaliser sur le bus nº 30, trans- formé en icône du 7 juillet. Dans la capitale anglaise, la crainte que les GSM soient utilisés comme détonateurs des bombes terroristes a imposé le blocage du réseau. Toutefois, les GSM ne se sont pas transformés en artefacts inutiles : ceux qui possédaient des portables avec des appareils photographiques intégrés ont pu immortaliser ce qui s’était produit dans les tunnels du train souterrain. Ce même jour et les suivants, les images recueillies par ceux qui avaient directement vécu la tragédie ont été publiées dans des blogues personnels qui ont été immédiatement visités par les internautes du monde entier. La principale valeur de ces photographies, capturées par les victimes même des attentats, n’était ni technique, ni narrati- ve. Ces images non professionnelles, moins explicites que les photographies professionnelles, ont eu, par contre, la force testimoniale du “j’ai été là en ce moment précis”. Non seu- lement elles ont montré l’effroi et la confusion du moment, mais elles ont été en plus la preuve, la démonstration, de la douleur et de la terreur. Malgré la mauvaise qualité des images “amateur”, leur valeur indicielle a été longuement superposée à la valeur iconique des photographies que les professionnels ont obtenues des faits de Londres. Si, comme on dit, la presse télévisuelle se distingue de la presse écrite par le fait de présenter les nouvelles d’aujourd’hui, dans le hic et nunc, cette nouvelle pratique médiatique se distingue de la photographie journalistique professionnelle par le fait que la photographie testimoniale suppose part de l’événement. Il y a rupture dans le régime de représentation : on passe de l’iconique à l’indiciel, de « l’image de » l’événement à la « relation avec » les faits rapportés. Madrid et Londres, au-delà des tragédies elles-mêmes, illustrent également le passage du régime du “montrer” à celui du “démontrer”. Du point de vue de l’information journalistique, qu’est-ce qui va être plus important pour l’industrie éditoriale et le public lecteur ? La qualité esthéti- que, expressive et narrative d’une photographie capturée après les faits, ou l’image dramatique recueillie par le témoin direct, par la victime, par le protagoniste, dans la situation elle-même et la souffrance d’un événement ? Peut- être les deux. Mais justement, l’émergence de cette ques- tion peut nous apprendre quelque chose sur le caractère des futurs récits journalistiques. Des nouveaux médias, des nouvelles pratiques médiatiques émergent. Téléphones avec des appareils photographi- ques, des petits machines libérées d’un ennuyeux processus de développement et reproduction, pages personnelles, forums, blogues, des récits de vie qui rassemblent des informations mais, surtout, des impressions, des émotions et témoignages, sont le dernier défi auquel le journalisme doit faire face. A MÉRIQUE DU SUD DU MONTRER VERS LE DÉMONTRER BERNARDO AMIGO LATORRE L’actuelle conjoncture médiatique et technologique a provoqué une rupture dans le régime de représentation et de signification traditionnelle de la photographie d’information : le pas- sage de l’iconique vers l’indiciel, du montrer vers le démontrer. Dans les pays d’Amérique du Sud, cette situation est vécue avec crainte et désespoir par les photojournalistes. Bernardo Amigo Latorre est professeur à la Faculté de communication de l’Universidad Diego Portales de Santiago du Chili. D O S S I E R