Patrice Gourbin Les Monuments historiques et l’utilisation sociale des monuments Texte paru dans Boussion (Samuel), Gardet (Mathias), Les châteaux du social, XIXe-XXe siècles, [actes du colloque Les châteaux du social, Vaucresson, novembre 2005], Paris : Beauchesne, 2010, p. 25-38 Ils abritaient une prison, un hôpital, des logements HLM, une colonie de vacances, une maison de retraite, un lycée... L’utilisation sociale a constitué pendant plusieurs décennies un recours pour les châteaux et pour toutes sortes d’édifices historiques abandonnés au milieu de leur domaine. Pour ceux qui étaient soumis à la tutelle de l’État par l’intermédiaire du classement ou de l’inscription, le service des Monuments historiques avait une approche pragmatique. Pour lui, l’essentiel, pendant longtemps, fut d’assurer le minimum, à savoir la conservation des monuments à très court terme. Les aménagements nécessaires à l’installation des œuvres sociales permettaient d’éviter l’effondrement ou l’abandon, mais le prix était parfois élevé. Le niveau des compromis que le service était prêt à accepter a varié dans le temps, en fonction des rapports sociaux, de l’environnement politique, des circonstances économiques aussi bien que du goût pour le passé ou de la sensibilité aux principes de l’authenticité archéologique. Il était, et reste encore aujourd’hui, un acteur engagé, participant obligé de toutes les variations de cet équilibre. Quels furent ses moyens d’action, sa doctrine vis-à-vis des différents types de réutilisations ? Quel fut le rythme du phénomène depuis la création du service ? Innombrables dans les années 1960 qui furent leur acmé, les « châteaux du social » semblent aujourd’hui en voie d’extinction. La voie du social doit-elle être considérée comme une parenthèse un peu absurde, aujourd’hui définitivement refermée ? La réutilisation des châteaux, une tradition ancienne L’affectation sociale des châteaux exista dès l’ancien régime. La forteresse médiévale de Saint-Sauveur-le-Vicomte (Manche) fut par exemple transformée en hospice grâce à un don de Louis XIV, officialisé par lettres patentes de 1691 1 . Ailleurs, les fortifications médiévales se prêtaient bien à la transformation en prison. Au château de Tarascon, cette utilisation commença lors du déclassement militaire de la forteresse, à la fin du XVII e siècle, et ne prit fin qu’en 1926. Après la Révolution, la question se posa de manière beaucoup plus massive. Châteaux et abbayes furent vendus ou attribués à l’État, aux départements, aux municipalités ou à des particuliers. Toutes les abbayes de France étaient concernées, tandis que le sort des châteaux était lié à la position de leur propriétaire. Relativement peu nombreuses en regard du nombre total de châteaux de France, les mutations d’usage touchèrent certains des édifices parmi les plus prestigieux. À l’avènement de la Restauration, l’aristocratie avait reconstitué sa fortune, mais non systématiquement les domaines. Certains furent détruits, d’autres durablement déclassés. Ainsi le château de Villers-Cotterêts (Aisne), propriété du duc d’Orléans, nationalisé en 1793, fut transformé en dépôt de mendicité en 1809. En 1814, l’héritier du duc en retrouva la propriété, mais ne changea rien à l’affectation, le département de la Seine en conservant la jouissance contre loyer. L’érosion se poursuivit au cours du XIX e siècle : légués ou achetés par des œuvres charitables, certains châteaux devinrent couvent, école religieuse ou hospice. Par ailleurs, les nouvelles institutions ne répugnaient pas à s’installer dans les édifices de l’ancien régime : municipalités et conseils généraux achetaient 1 . Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine, Paris, 81/50/92.