«Poétique», n. 150 (2007), pp. 199-215. PATRIZIO TUCCI Modes de la citation dans la poésie du XV e siècle (Charles d’Orléans, Jean Regnier, François Villon) La citation en tant qu’emprunt et réutilisation de mots déjà écrits ou déjà dits, et pro- posés comme tels moyennant des annonces spécifiques (verbales en l’occurrence, faute de signaux graphiques), est une pratique fort répandue dans la littérature française de la fin du Moyen Âge. Les ouvrages à visées doctrinales et didactiques sont ceux qui incor- porent le plus abondamment des matériaux textuels préconstruits, car la notion de vérité paraît encore inséparable de la caution d’une « bonne parole », d’une « bonne auctorité », d’une « sentence prouvee et ferme ». Je tire ces expressions du second Roman de la Rose 1 , texte phare dans la tradition en moyen français, qui se présente tout au long de son parcours comme une marqueterie de dictons et de préceptes, pour la plupart d’origine an- tique et attribués à un auteur précis, traduits en français (sans grands scrupules philologi- ques, cela va sans dire) et souvent accompagnés, afin d’en prolonger l’écho, par une in- terpretatio, figure consistant en une répétition par périphrase 2 . Des catégories culturelles séculaires gouvernent cette façon de procéder, et nous ne tenterons pas de les évoquer ici, par crainte de tomber dans des simplifications répréhensibles. Il faut en revanche signaler une notation à caractère métacitationnel, que l’on rencontre vers la fin du Roman : ceux qui connaissent la « parole » venant « de bonne escole » doivent, comme le prône Génius en se référant à la sienne propre (et en l’assimilant du même coup à celles des auctores), la rapporter fidèlement par bourgs, par châteaux et par villes (v. 19918 et s.). Ils doivent en somme se soucier de la rendre accessible à un auditoire plus vaste que le cercle des clercs, seuls bénéficiaires jusque-là des trésors entreposés « en escripture » (v. 18640) 3 . Il convient d’ajouter que dans le passage où le dieu d’Amour illustre les étapes de la com- position de l’œuvre et communique l’identité de ses deux auteurs, il est significativement indiqué que le Roman de la Rose s’adresse à la fois aux « carrefours » et aux « écoles », au public profane et à celui des savants (v. 10642), cumulant en substance les attributions du roman et celle du livre, comme il en cumule les dénominations (v. 10553, 10588, 10654, 10674, etc.) et les effets (« profiz et delictation ») 4 . Au début du XV e siècle, Christine de Pizan ne peut certes pas être considérée comme étant animée du même zèle de divulgation, et ne paraît pas tenir la citation pour un moyen privilégié de transmission du savoir. Toutefois, non seulement elle manifeste un ardor 1 Guillaume de Lorris et Jean de Meun, Le Roman de la Rose, éd. A. Strubel, Paris, Librairie Générale Française, 1992, v. 13922 et 21450. 2 Voir N. Freeman Regalado, « “Des contraires choses”. La fonction poétique de la citation et des exem- pla dans le Roman de la Rose de Jean de Meun », in Intertextualités médiévales (= Littérature, 41, 1981), p. 62-81. 3 Aux vers 5035-36, Jean de Meun appelle de ses vœux, par l’entremise de Raison, une « bonne » version de Boèce à l’usage des laïques, qui en tireraient « granz biens » : une version qu’il réalisera par la suite lui- même, avec celles d’autres textes latins, énumérés dans la dédicace à Philippe le Bel du Livre de Confort de Philosophie (cf. l’édition de V. L. Dedeck-Héry, « Boethius De consolatione by Jean de Meun », Mediaeval Studies, XIV, 1952, p. 168). 4 V. 15245 ; cf. 7173-74. Sur la perception de la nature hybride du texte de la part des lecteurs des XIII e et XIV e siècles, qui y puisèrent dans certains cas des matériaux à intercaler dans les « compendia of Latin poetry and philosophy », voir S. Huot, The « Romance of the Rose » and Its Medieval Readers: Interpretation, Re- ception, Manuscript Transmission, Cambridge, Cambridge University Press, 1993, en particulier p. 59 et s.