n 63 CHAPITRE II Le cercle de Gournay : usages culturels et pratiques savantes Loïc Charles L’histoire de la pensée économique, et plus généralement l’histoire des idées, n’est pas parvenue à résoudre de manière satisfaisante la question de l’identité du cercle ou groupe de Gournay. Gustave Schelle, son premier historien, lie étroitement Vincent de Gournay et les auteurs qui l’entourent à leur plaidoyer en faveur du « laisser faire, laisser passer », formule dont il sous-titre la bio- graphie qu’il consacre à Gournay (Schelle, 1897, p. 1-15 et 227-252). Takumi Tsuda, éditeur de nombreux textes écrits par Vincent de Gournay, est au contraire persuadé que sa pensée le rattache plutôt au courant mercantiliste (Tsuda, 1983, p. 445-485). De son côté, Simone Meyssonnier défend l’idée que le « groupe de Gournay » incarne le « libéralisme égalitaire » au sein duquel les réformes libérales visant à accroître l’ef icacité de la machine économique n’empêchent pas un souci d’égalité sociale (Meyssonnier, 1989, p. 137-157) (1) . Catherine Larrère propose enin de scinder le cercle de Gournay entre les mercantilistes (Forbonnais) et les libéraux (Morellet, Turgot), Gournay occu- pant lui-même une position ambiguë, quoique plutôt libérale (Larrère, 1992, chap. 3 et 4). Ces interprétations, écrites dans le langage conceptuel du XIX e siècle, ne sont pas parvenues à proposer un critère satisfaisant pour tous les membres du cercle de Gournay (2) . De ce point de vue, l’analyse de Larrère se lit moins comme une tentative nouvelle visant à déterminer l’identité du cercle de Gournay que comme l’enregistrement de l’échec de ses prédécesseurs (1) Voir aussi l’important article d’Antoin Murphy (1986a). Murphy adopte une lecture similaire à celle de Meyssonnier en interprétant le cercle de Gournay comme précurseur des idées keynésiennes. (2) Ainsi, Schelle exclut Forbonnais des auteurs proches de Gournay, au vu de son « mercantilisme » ; cette césure étant entérinée par Larrère. De leur côté, ni Meyssonnier ni Tsuda ne donnent de clé pour intégrer des auteurs comme Abeille, Morellet ou Turgot, dont les thèses sont plus proches du libéralisme classique que du libéralisme égalitaire (Meyssonnier) ou du mercantilisme (Tsuda). Sur les limites méthodologiques de l’histoire des idées construite sur la notion (ou en opposition à la notion) de libéralisme, voir Donald Winch (1978).