CHAPTERÜNE
PUISSANCE DE L 'INTRIGUE
RAPHAEL BARON!
L'intrigue en puissance
L'intrigue est à la fois une onne, qui inscrit l'histoire racontée dans
une coniguration poétique organisée par un auteur ou un narrateur, et une
indétennination de cette fonne, dont dépend la force de l'intrigue, son
intérêt pour le lecteur qui s'aventure dans le récit. Produire cette
indétennination exige de l'auteur ou dunarrateur unefort aussi important
que celui qui consiste à configurer l'histoire et pour exhumer la force de
l'intrigue, qui se loge au cœur de la fonne, i! est nécessaire de se penche�
sur la source de lénergie du récit, sur ce qui le met en mouvement et qui
permet à la configuration narrative de s'ouvrir et de se déborder. Dans la
physique newtonienne, il existe deux types d'énergies fondamentales:
l'énergie cinétique et lénergie potentielle. De manière similaire, on
pourrait afiner que la force de l'intrigue consiste en la conversion d:
l'énergie potentielle de l'histoire, en 1' énergie cinétique de la lecture, qui
fait advenir cette histoire possible, qui trace une voie tortueuse panni un
réseau d'histoires altenatives. Pour dresser l'équation et mesurer la orce
de l'intrigue, ilimporterait donc de replacer au cœur de l'analyse ces deux
facteurs essentiels: d'une part, le mouvement de la lecture, c'est-àdire la
progression dans le texte, et d'autre part, ce qui demeure en puissance
dans le récit c'est-à-dire lesvirtualitésde l'intrigue, leréseau des histoires
potentielles qui s'étend au-delà des structures textuelles. Or, pendant
longtemps, ces questions ont constitué des points aveugles de la
narratologie onaliste,parcequel'esthétiquevaloriséeparlacritiqueétait
celle de larelecture et que le travail de la poétique consistait à décrire les
structures actualisées par les textes, et non leurs structures possibles. Ce
qui intéressait les narratologues, c'était la manière dont les événements
racontés se moulaient dans un inventaire de foes répertoriées, ou la
açondontledénouementsemblaitinscrirelacontingencedesévénements
danslanécessitépoétiquedel'intrigue.
Puissance de l'intrigue 17
Certes, lacritiquedustructuralisme estpérimée,maisilsembleque de
nombreuses approches contemporaines continuent, pour reprendre les
mots de Derrida, de "airetairelaforcesouslafone"del'intrigue (1967,
44). Dans le prolongement des travaux de Paul Ricœur, il n'est pas rare
que les critiques insistent sur la fonction "configurante" des récits, sans se
donner la peine de mentionner leur fonction "intrigante"
, comme si
l'intrigue devait d'abord être le lieu du triomphe de la "concordance"
poétique sur la "discordance" de l'événementO Par ailleurs, la linguistiqu:
textuelle en France continue de promouvoir un modèle séquentiel qui
semble réduire l'intrigue à une structure prototypique de l'histoire, dans
laquelle nœud et dénouement se répondent symétriuement, l'intrigue y
étant définie comme l'établissement d'une chronologie et d'une causalité,
alors que les rapports de tension et de successivité entre les différentes
phases durécitdemeurentlargementsous-théorisés.
I ne faudrait pas conclure de ce qui précède quune conception
dynamique de l'intrigue n'aurait jamais été élaborée, ni même qu'elle
aurait été entièrement occultée par lanarratologie structuraliste, seulement
elle a trop souvent été marginalisée, comme s'il s'agissait d'un aspect
honteux de la narrativité, d'une scorie "populaire" qu'une poétique
sérieuse et digne de ce nom ne serait pas autorisée à placer au cœur de ses
investigations. Certes, il y eut d'heureuses exceptions, à commencer par
Aristote, dont la défense des arts mimétiques passait ar la valorisation de
la catharsis, impliquant le jeu des péripéties et laproduction de diférents
effets de pathos: crainte, espoir pitié, surprises liée aux brusques
renversements de fortune. Claude Bremond (1973), dans sa logique du
récit envisageait également les altenatives qui se présentent lorsqu'on lit
le conte à l'endroit: la possibilité qu'une provocation reste sans effet ou
qu'une entreprise échoue au lieu de réussir. Plus près de nous, Meir
Steberg (978) défend depuis plus de trente ans une narratologie
onctionnaliste dontlefondementestl'analyse du suspense, de lacuriosité
et de la surprise, ces intérêts narratifs dont il est allé jusqu'à faire le
ondementdelanarrativité (1992). Onpeut aussimentionnerPeterBrooks
qui, en associant le jeu de la tension narrative et de sa résolution avec
l'approche pulsionnelle de Freud, a contribué à éclairer la fonction
psychique de la mise en intrigue. Broos afinne ainsi que l'engagement
d'un lecteur qui "répond à l'intrigue" est de "nture essentiellement
dynamique, comme une interaction avec un système d'énergie que le
lecteur active" (1 984, 1 11-112, m.t.
). James Phelan (1989), dans le
1 Sur cette question,jemepermetsde Ʀenvoyer à Baroni (2009; 2010).
2 m.t. =ma taduction (traductiondel'auteur).