Marie-Jeanne Zenetti Université Paris 8 Factographies : « l’autre » littérature factuelle L’« envers de la fiction » interpelle les écrivains et les théoriciens contemporains. Qu’on le désigne comme « non-fiction », littérature « documentaire » ou littérature « factuelle », il donne lieu, depuis les années 1960, à un nombre croissant d’œuvres qui font bouger les frontières du littéraire et, avec elles, les classifications génériques, les outils et les notions avec lesquels nous pensons, décrivons et modélisons la littérature. Sur les étalages des libraires, la « non-fiction » adopte de façon presque exclusive la forme du récit long – celle que privilégient les genres du témoignage, de la biographie et de l’autobiographie. Dès lors, il n’est guère surprenant que l’étude des littératures factuelles soit dominée, du moins en France, et dans la lignée des travaux de Gérard Genette, par des questions de narratologie. Il existe pourtant une « autre » littérature factuelle qui, pour écrire le réel, invente des alternatives formelles au récit, à sa continuité et à son pouvoir d’intégration. Ces œuvres, que je propose de nommer des « factographies », présentent et juxtaposent des matériaux prélevés dans le réel : documents d’archives, notations, entretiens, conversations saisies au vol. En cela, elles interrogent la notion de représentation et invitent à déplacer le regard que la théorie porte sur les littératures factuelles. Les factographies : émergence et définition d’un ensemble de formes Depuis les années 1960, dans les littératures européennes et nord-américaine, sont apparues des formes littéraires insituables, qui se présentent comme des œuvres factuelles mais qui abandonnent la forme caractéristique de la majorité des genres factuels : le récit long. Je me cantonnerai ici à deux exemples parmi les plus célèbres – l’un américain, l’autre français. La première de ces œuvres a été écrite par Charles Reznikoff et publiée en 1965 sous le titre Testimony : The United States : 1885-1915. Recitative 1 . Reznikoff, que l’on associe 1 L’idée d’un tel livre naît chez Reznikoff dès 1935, date à laquelle il élabore une première version, en prose, de Témoignage. Ce n’est qu’en 1965 que l’œuvre sera publiée dans sa version définitive par la maison d’édition New Directions et la San Francisco Review. Il s’agit en réalité du premier volume, couvrant les années 1885- 1890, d’une œuvre destinée à en comprendre quatre. Le deuxième (1891-1900) sera publié à New York à compte d’auteur en 200 exemplaires. Quant aux deux derniers volumes (1901-1910 et 1911-1915), ils correspondent à deux manuscrits, l’un presque achevé, l’autre long de quelques pages seulement, et n’ont été publiés qu’à titre posthume, dans l’édition en deux volumes parue en 1979 aux Black Sparrow Press. Seul le premier volume a d’abord été traduit en français par Jacques Roubaud et publié en 1981 aux éditions Hachette-POL. En 2012, une nouvelle traduction de l’ensemble par Marck Cholodenko est parue aux éditions POL.