Quelle place donner aux humanités digitales et à l’étude des cultures numériques à l’Université ? Raphaël Baroni Cette prise de position, qui n’engage que l’auteur de ces lignes, est le fruit de réflexions menées au sein de plusieurs groupes de travail visant à créer des programmes d’enseignement de niveau Master portant sur les humanités digitales et les cultures numériques à l’Université de Lausanne. Il est devenu banal d’affirmer que les technologies numériques seraient à l’origine d’un bouleversement des sciences sociales et des sciences humaines qui n’en serait aujourd’hui qu’à ses balbutiements et dont la vague de fond serait appelée à modifier radicalement le paysage académique tel que nous le connaissons actuellement. Les discours critiques qui se sont penchés ces mutations se sont même trouvé des étiquettes fédératrices : Digital Humanities ou Digital Studies pour les anglo‐saxons, humanités digitales ou numériques en francophonie. Ces appellations apparaissent ainsi, pour certains, comme des étendards annonçant l’émergence de nouveaux champs de recherche qui seraient (enfin) en phase avec notre époque et dont la mission serait de réfléchir sur l’impact de cette mutation tout en accompagnant son mouvement et en s’appropriant ses outils, dans une logique d’empowerment : plutôt que d’être emportés par la vague numérique, pourquoi ne pas surfer sur elle, l’embrasser et la canaliser, de sorte que les « humanités » puissent en être renouvelées et s’engager véritablement dans le troisième millénaire. Cette déferlante implique évidemment la délimitation de nouveaux champs de recherche, la création de nouvelles revues ou collections (si possible en format numérique), et enfin, élément le plus probant d’un point de vue institutionnel, l’élaboration de nouveaux programmes d’enseignement, notamment aux niveaux du Master et de l’encadrement doctoral. Alors que l’usage des ordinateurs et leur mise en réseau via internet se sont banalisés, à tel point que ces phénomènes apparaissent aujourd’hui comme des évidences silencieuses dans nos pratiques professionnelles, le temps semble donc venu de nous interroger sur la place que les technologies numériques occuperont dans nos enseignements et dans nos recherches, voire dans les institutions qui encadrent ces pratiques. Certains peuvent déplorer le retard pris par les universités francophones par rapport à leurs consœurs anglo‐saxonnes, mais il convient en même temps de reconnaître l’absence de l’évidence d’une telle révolution. Alors que la photocopieuse, la machine à écrire et les moyens audio‐visuels ont certainement transformé en profondeur la recherche académique, ces évolutions technologiques n’ont pas entraîné l’apparition de disciplines idoines ou de programmes de Master en photocopiologie. Malgré l’évolution constante des compétences techniques dont doivent faire preuve les chercheurs et les enseignants, la part dévolue à leur acquisition restent limitées dans les cursus académiques : ainsi, dans une section de cinéma, les étudiants doivent comprendre les caractéristiques techniques des appareils de prise de vue, de duplication ou de projection, sans être pour autant capables de produire, de réparer ou de perfectionner les machines en question. Ces considérations peuvent sembler triviales, mais elles prennent un sens nouveau si nous les replaçons dans le contexte actuel de l’émergence institutionnelle des Digital Humanities. En effet, la question se pose aujourd’hui de savoir ce qui sera effectivement