Alexandrine Schniewind Le statut des objets intelligibles chez Alexandre d’Aphrodise et Plotin I Introduction Lorsque l’on ouvre le chapitre de la noétique antique, on tombe inévitablement sur Aristote et l’influence centrale qu’il a eue sur l’ensemble des réflexions anti- ques et médiévales au sujet de la théorie de l’intellect. Pourtant, les Platoniciens tardo-antiques ont eu leur mot à dire et ont apporté leur contribution à ce cha- pitre, parvenant notamment à intégrer la noétique au sein d’une interprétation platonicienne. Plotin y joue un rôle majeur qui sera déterminant pour l’Antiquité tardive. Cependant, cela n’aurait peut-être pas pu être le cas s’il n’y avait pas eu avant lui Alexandre d’Aphrodise, le célèbre commentateur d’Aristote, qui a été le premier à fournir une interprétation conséquente et virtuose de la pièce maîtresse de la noétique aristotélicienne : De anima, III, 5. Il s’agira, dans la présente contribution, d’examiner ce que j’appellerais une « proximité inversée » entre la noétique alexandrinienne et la noétique plo- tinienne. La question que je souhaite considérer dans ce qui suit porte sur le statut des objets intelligibles : selon que nous les considérions du point de vue de Platon ou d’Aristote, une signification différente leur est attribuée. Toutefois, je tenterai de montrer qu’Alexandre et Plotin, qui se considéraient respectivement comme aristotélicien et platonicien, ne défendent plus des positions aussi puris- tes que leurs maîtres. Des influences réciproques se font voir, introduisant ainsi des déplacements au sein du statut des formes intelligibles. Mais tout d’abord : que sont les « intelligibles » ? Selon les philosophes, ce sont des idées (ideai), des formes (eidê) et/ou des objets de pensée (noêta). Pour Platon, les formes sont des intelligibles purs, transcendants, éternels et immaté- riels 1. Aristote opère un retournement de cette conception puisqu’il vise à abolir la transcendance des formes, soulignant que « c’est dans les formes sensibles que les intelligibles existent 2 ». Pour Aristote, la forme (eidos) s’oppose à la matière (hulê), tout en lui étant immanente ; c’est ce qui constitue l’essence (ousia) d’une 1 Voir notamment Platon, Banquet, 210 e–211 e ; Phèdre, 247 c–249 c. 2 De anima, III, 8, 432 a. Je cite ici et dans ce qui suit selon la traduction de Barbotin (1989).