La lex Hadriana et les incitations publiques à la mise en valeur de terres dans l’Empire romain au II e siècle p.C. Jérôme France Durant trente années d’une relation d’abord académique (j’ai commencé à fréquenter son séminaire en 1983 1 ) puis progressivement amicale, Jean Andreau m’a dit deux ou trois choses qui m’ont durablement marqué. Il ne s’agit pas de propos concernant spéciiquement l’histoire car il y en aurait alors – et heureusement – bien plus de deux ou trois. Ce sont plutôt des remarques venant de l’expérience, par bienveillance glissées à un moment opportun, et dont j’ai tiré un grand proit. Ainsi m’incita-t-il, alors que j’étais en train d’écrire le Mémoire de synthèse de mon habilitation et que je peinais à donner un sens commun à mes travaux et à tracer des perspectives d’étude sur le monde romain, à libérer ma pensée et à m’inspirer de rélexions et d’idées que je pouvais développer en cours mais que je n’écrivais pas. Avec le recul, je vois aujourd’hui combien ce conseil a été fécond et à quel point les choses dites devant, et souvent avec, les étudiants ont nourri et fait avancer mes idées aussi bien d’une manière générale que ponctuellement, sur tel ou tel aspect d’un dossier précis. C’est pourquoi, dans le cadre de ces mélanges, je voudrais lui présenter ce dossier qui a pris corps entre un cours d’agrégation et de Capes, lorsque l’Afrique romaine était au programme, et une séance de travaux dirigés en troisième année de licence, portant sur la vie économique dans l’Empire romain. Pour rester dans l’esprit de ces cours, et aussi pour ne pas dépasser le volume de signes imparti à cet article, je ne donnerai que la traduction française des documents et limiterai dans la mesure du raisonnable l’appareil de références scientiiques. On partira de la lex Hadriana de rudibus agris et iis qui per X annos continuos inculti sunt, la “loi d’Hadrien sur les terres vierges et celles qui sont restées incultes pendant dix années consécutives”. Nous connaissons cette loi de façon indirecte, à travers plusieurs inscriptions provenant de la région du Haut Tell, non loin de Dougga (hugga) dans l’actuelle Tunisie 2 . Ces inscriptions sont des copies d’un dossier composé d’une série de pièces administratives et gravé en plusieurs exemplaires sur de grosses bornes quadrangulaires placées, selon une prescription du texte lui-même, “dans les lieux les plus fréquentés”. La première a été découverte à Aïn el- Djemala (hignica) en 1906 et date du règne d’Hadrien 3 ; la seconde l’a été à Aïn Ouassel (ou Wassel) en 1891 et date de Septime Sévère 4 ; la troisième est une découverte plus récente faite en 1999, à Lella Drebblia, environ 13 km au sud-ouest d’Aïn el-Djemala et 5,5 km à l’est d’Aïn Wassel, et date aussi d’Hadrien (voir la carte) 5 . 1 Sur les conseils avisés de Marcel Le Glay. Cet article est aussi une allusion à l’incursion dans le domaine de l’histoire agraire, et africaine, que it naguère Jean Andreau dans les Mélanges Leveau (Andreau 2005). 2 L’inscription de Souk el-Khemis (CIL, VIII, 10570) qui est une pétition de colons datant du règne de Commode, mentionne aussi une lex Hadriana, qui est peut-être, ou peut-être pas, la même que celle dont nous parlons ici. 3 CIL, VIII, 25943 ; ILT, 1320 ; FIRA, I, 101 ; Les lois des Romains, IX C, p. 61-64, 2 ; Ben Abdallah 1986, n° 163 ; Flach 1978, 461-470 et 484-489 ; Kehoe 1988, 55-63. 4 CIL, VIII, 26416 ; ILT, 1373 ; FIRA, I, 102 ; Les lois des Romains, IX C, p. 65-67, 3 ; Ben Abdallah 1986, n° 165 ; Flach 1978, 461-470 et 484-489 ; Kehoe 1988, 55-63. 5 AE, 2001, 2083. Cette inscription est en cours de publication et d’étude dans le cadre d’une collaboration entre l’Institut national du patrimoine (Tunis) et l’Institut Ausonius (Bordeaux).