TRACÉS 24 2013/1 PAGES 85-103 Le possible peut-il être perçu ? GUNNAR DECLERCK La notion de possible est longtemps restée la propriété de la métaphysique et de la logique modale1. La première cherche à déterminer si – et à quelles conditions – le possible peut être considéré comme appartenant à notre mobilier ontologique, et quelles relations il entretient avec les autres types d’étants (substances, propriétés) ou de modalités (nécessité, contingence). La seconde vise à représenter dans des formalismes logiques les énoncés ou rai- sonnements faisant usage de la notion de possible, par exemple le raisonne- ment contrefactuel. Mais l’une comme l’autre ne s’intéressent généralement pas aux mécanismes – faute de mieux, qualiions-les de psychologiques – qui nous permettent d’accéder au possible, d’en développer une connaissance ou, disons, une intuition. La métaphysique étudie le possible dans une perspec- tive ontologique, non pas gnoséologique : la question est de savoir s’il est, et comment il est, non de déterminer comment nous en prenons connaissance. Une idée persistante qui traverse la tradition est toutefois que cet accès n’est pas d’ordre sensitif : nous ne percevons pas le possible comme on per- çoit une table, une texture ou un son. Le possible n’a d’ailleurs pas d’organe dédié : nous avons des yeux pour voir, des mains pour toucher, mais aucun appendice ne semble dédié à nous donner accès au possible, à nous le faire « voir ». Le possible est quelque chose que nous concevons ou que nous ima- ginons, non quelque chose que nous percevons à l’aide de notre chair2. C’est 1 Je remercie les relecteurs de la revue Tracés pour leur évaluation critique de ce texte et la qualité de leurs remarques. 2 Dans le champ de la métaphysique contemporaine, la thèse subordonnant le possible au conce- vable (ou l’airmation symétrique que ne peut être conçu que ce qui est – logiquement, méta- physiquement, voire physiquement – possible) renvoie implicitement notre accès au possible à une activité de raisonnement et d’imagination. Sur cette question, voir en particulier Gendler et Hawthorne éd. (2002).