Aspects du commerce illicite dans les Pyrénées occidentales au XVI e siècle Définir la contrebande n’est pas chose aisée, tellement elle se présente sous des formes multiples selon les lieux et les époques. Même en ne considérant que l’espace pyrénéen, il est possible d’opposer, à l’époque moderne, Pyrénées centrales et orientales où ce trafic est le fait de bandes organisées, souvent violentes, aux Pyrénées occidentales où il revêt des formes plus variées, plus pacifiques, plus proches en quelque sorte du commerce « normal ». C’est là, selon Christian Desplat, auquel j’emprunte cette distinction, le fruit de l’histoire de ces régions, les « libertés » ou privilèges dont jouissaient notamment Basques et Béarnais, incluant ou tolérant plus ou moins la liberté d’échanges, la frontière ne représentant qu’un obstacle tout à fait relatif, encore moins important au XVI e siècle où la division du royaume de Navarre a mis beaucoup de temps à faire sentir ses effets 1 . Ce n’est pas que des règlements n’aient pas existé, bien au contraire : le royaume de Navarre, enclavé, privé d’accès à la mer, aux ressources naturelles insuffisantes, disposait de tout un arsenal législatif visant à assurer son approvisionnement et à éviter la sortie des produits indispensables à la consommation de ses sujets. Pour faire appliquer ces mesures, il s’était entouré d’un réseau de postes de contrôle, situés au long des frontières, souvent au débouché des vallées, ou des ponts et des bacs sur l’Èbre 2 . Ce sont ces règlements et le cordon douanier du royaume que nous décrirons en premier lieu. Comme on peut le supposer, ce réseau était loin d’être hermétique, tant les relations étaient nécessaires entre la Navarre et les royaumes voisins et ne pouvaient guère être interrompues pendant une longue période, d’autant plus que ces périodes sont celles où les gains attendus sont les plus élevés. Par ailleurs, la contrebande, au XVI e siècle, présentait des caractères particuliers, loin de l’image romantique du contrebandier basque, aux jarrets d’acier, qui se moquait 3 des douaniers, une image qui se forme peu à peu au long de l’époque moderne 4 . À notre époque, il n’existe pas de produits spécifiques du commerce illégal, les plus emblématiques, ceux qui faisaient l’objet d’un monopole d’État comme le tabac ou l’alcool, apparaissant plus tard 5 . Peut-on, dans ces conditions parler de contrebande ? ou doit- on se contenter d’un terme plus neutre, comme commerce illicite ? La législation La législation portait sur les règlements des douanes, les interdictions d’importer ou d’exporter et, occasionnellement elle pouvait être dirigée contre les ennemis de la monarchie catholique, c’est-à-dire la France dans la plupart des cas, ce qui entrait parfois en contradiction avec les intérêts et les fueros du petit royaume pyrénéen. La législation douanière Les revenus du royaume provenaient au XVI e siècle essentiellement de deux sources : le service des cuarteles y alcabalas 6 et les droits de douanes (appelées tablas en Navarre) ; ces derniers étaient généralement affermés pour trois ans et connaissent une forte progression au 1 DESPLAT Christian, « Les caractères originaux de la contrebande dans les Pyrénées occidentales », DESPLAT, C. (dir.), Frontières, Paris, Éditions du CTHS, 2002, p. 202-203 ; BRUMONT, Francis, « Des relations sans frontières : le commerce franco-navarrais au début du XVII e siècle », ibid., p. 219-242. 2 Voir carte ci-jointe et BRUMONT, Francis, art. cit., carte p. 222. 3 Le castillan burlar qui signifie tromper et se moquer traduit bien cette attitude. 4 DESPLAT, Christian, art. cit., p. 213 et suiv. 5 ESCOBEDO ROMERO, Rafael, « El contrabando y la crisis del Antiguo Régimen en Navarra (1778-1808) », Príncipe de Viana, année LXI, n° 221, 2000, p. 697 ; du même, « El contrabando transpirenaico y el monopolio de tabacos español durante el siglo XVIII », MINOVEZ, J.-M. et POUJADE, P. (éd.), Circulation des marchandises et réseaux commerciaux dans les Pyrénées (XIII e -XIX e siècle). Circulació de mercaderies i xarxes comercials als Pirineus (segles XIII-XIX), p. 119-132. 6 BARTOLOMÉ HERRANZ, Carlos, « Cuarteles y alcabalas en Navarra, 1515-1700 », Príncipe de Viana, 1984, p. 561-593.