1 Dénomination des couleurs artistiques et décoratives en polonais Anetta Kopecka et Katarzyna Janic Laboratoire Dynamique Du Langage (UMR 5596 CNRS & Université de Lyon) « Quand on a dit « rouge » ou « vert », on n’a rien dit. Si c’était « rouge laque » c’est une chose, si c’est un « rouge ocre » c’en est une autre et cela va à l’infini … Oh ! Oh ! Quelle différence ! » Georges Braque 1. Introduction Cette étude se situe dans le cadre des recherches en linguistique cognitive sur la dénomination et la catégorisation des expériences sensorielles (David et al. 1997 ; Dubois 2006a, 2006b, 2009 ; Dubois & Cance 2009, inter alia) et elle vise à examiner un domaine conceptuel particulier, celui des couleurs en polonais. Plus spécifiquement, ce travail examine les processus de dénomination des couleurs artistiques et décoratives pour explorer la complexité et la diversité des procédés linguistiques à l’œuvre et les différents modes de conceptualisation des couleurs en polonais. La dénomination des couleurs a été largement étudiée à travers les langues dans des domaines aussi variés que l’anthropologie, la linguistique, la psycholinguistique et les sciences cognitives. Sous l’impulsion de l’influente étude conduite par Berlin et Kay (1969) sur « les termes de couleurs de base » (termes non dérivés, non restreints à une classe particulière d’objets, cognitivement saillants 1 et présents dans l’idiolecte de chaque locuteur), de nombreux chercheurs se sont intéressés aux termes de base pour examiner des aspects universels liés à la perception et mettre en lumière des invariants dans la catégorisation des couleurs (e.g. Heider & Olivier 1972 ; MacLaury 1987 ; Kay, Berlin & Merrifield 1991), tandis que d’autres, au contraire, ont cherché à évaluer l’impact des différences translinguistiques observées dans le répertoire de ces termes sur la perception (e.g. Roberson, Davies & Davidoff 2000 ; Roberson, Davidoff, Davis & Shapiro 2005). En polonais, tout comme dans d’autres langues slaves, la littérature sur la terminologie des couleurs est riche. Des auteurs ont examiné des aspects aussi divers que la sémantique des termes de couleurs (termes de base ainsi que d’autres termes) et leurs connotations (Tokarski 1995 ; Waszakowa 2000a, 2000b), l’origine et les sources lexicales de ces termes (Madeja 2010), leur évolution dans le temps ou encore leur variation dialectale (Zarba 1954). D’autres ont également cherché à comparer les termes de couleurs polonais avec ceux employés dans d’autres langues slaves et/ou des langues appartenant à d’autres familles linguistiques (e.g. Pietrzak-Porwisz 2006 ; Bielyayeva 2009 ; Waszakowa 2000c ; Mackiewicz 2012 ; Stanulewicz 2014). Bien que ces recherches aient apporté une contribution importante à l’étude du champ lexical de la couleur, elles se sont essentiellement concentrées sur l’analyse des adjectifs et des noms sans aborder les dénominations plus complexes que l’on trouve dans différentes pratiques de la couleur. Par ailleurs, parmi les travaux antérieurs, plusieurs se sont appuyés sur l’étude des dictionnaires (contemporains, historiques ou étymologiques) ou bien sur le nuancier Munsell utilisé initialement par Berlin & Kay (1969). 2 1 Selon Berlin et Kay (1969), les termes de couleur cognitivement saillants sont ceux qui viennent à l’esprit des locuteurs en premier. 2 Le nuancier Munsell est un tableau de pastilles colorées abstrait et indépendant des entités du monde. Il s’agit d’un spectre de couleurs présenté dans une dimension continue et qui a été élaboré suivant les principes physiques de la lumière. Utilisé dans de nombreux travaux linguistiques, cet outil méthodologique a également