122 François Bovier & Adeena Mey Le cinéma élargi en Suisse : d’ Underground Explosion à la poésie visuelle La scène du cinéma d’artistes en Suisse se caractérise par sa disparité : divisée en différentes régions linguistiques, elle se déploie à partir de réseaux et d’individus qui ne se croisent qu’épisodiquement. Néan- moins, certaines manifestations et pratiques de cinéastes plasticiens convoquent les stratégies du « cinéma élargi » tel qu’il se développe dans les années 1960 sur un plan international 1. De plus, un large spectre d’œuvres, notamment dans le domaine de la poésie concrète qui connaît un fort ancrage historique en Suisse 2, participe de ce « cinéma par d’autres moyens » 3 qui récuse toute fixation catégorielle, en réaction au dogme moderniste de la spécificité des supports d’expression. Les paradigmes performatif et intermédiatique nous paraissent ici définitoires, exemplairement dans les actions liées au groupe Ecart (embranchement suisse de Fluxus), comme ailleurs en Europe, aux Etats-Unis ou encore au Japon. Le cinéma élargi constitue une forme d’« intermedia », au sens où l’entend Dick Higgins 4, c’est-à-dire un ensemble de pratiques hybrides échappant à tout ancrage disciplinaire. Ces performances impliquant l’image en mouvement ne se cantonnent pas à un lieu défini, qu’il s’agisse de la scène de théâtre, de l’espace d’art, de la scène musicale ou encore de la salle de cinéma. Atopique et le plus souvent empreint d’utopie, le cinéma élargi se décline sous des formes variées, la projec- tion ne constituant pas même un critère définitoire ; cette pluralité de modes d’existence du cinéma élargi problématise toute tentative de définition univoque, chaque pratique singulière renégociant ses conditions de possibilité et ses formes de manifestation. Il nous paraît toutefois possible de distinguer deux principaux paradigmes : l’Expanded Cinema et le paracinema, qui sont subsumés par la notion de cinématisme. L’Expanded Cinema, popularisé par l’ouvrage homonyme