1 Les représentations géopolitiques de la péninsule du Sinaï en Israël Ivan Sand, doctorant à l’Institut Français de Géopolitique (IFG) de l’Université Paris VIII Abstract Les accords de Camp David, signés le 17 septembre 1978, ont sacralisé la péninsule du Sinaï comme garante de la paix entre l’Egypte et Israël. Occupée par l’Etat hébreu entre 1967 et 1982, cette région est devenue une « zone tampon » entre les deux pays. Cependant, cet état de fait est aujourd’hui remis en cause par la montée en puissance d’un terrorisme local, dont certains éléments revendiquent une affiliation à la mouvance djihadiste internationale. Après avoir successivement été perçue en Israël comme une des pires menaces géostratégiques, puis comme une zone à exploiter, et enfin comme le symbole d’une paix négociée, le Sinaï serait-il en passe de redevenir un danger pour la sécurité du pays ? Cet article de recherche présente ainsi les principales évolutions de la perception de la péninsule en Israël et tente de déconstruire certaines représentations géopolitiques qui ont influencé la position de l’Etat hébreu vis à vis de cette région. Introduction Le 5 août 2012, environ un mois après le début de la présidence Morsi, une attaque terroriste près de la frontière israélienne faisait 16 morts du côté des militaires égyptiens 1 . Le mode opératoire des assaillants s’avéra particulièrement instructif : après l’attaque meurtrière du poste frontière égyptien, le commando utilisa certains équipements de l’armée pour tenter de mener une opération en territoire israélien visant les forces de Tsahal. Plusieurs membres des deux groupes armés ayant conduit l’attaque ont rapidement été identifiés comme appartenant à la mouvance djihadiste internationale, affiliée à Al-Qaïda 2 . D’après les rapports de l’armée israélienne, leur intention première était d’infliger de lourdes pertes aux militaires égyptiens. Mais en ciblant dans un second temps les forces israéliennes sur leur sol, les assaillants ont montré qu’on ne pouvait circonscrire leur action à la scène politique intérieure égyptienne. Le gouvernement israélien perçoit la montée de l’insécurité au Sinaï comme une menace extérieure très sérieuse et se trouve indirectement impliqué dans la lutte contre ces groupes terroristes. Plusieurs roquettes ciblant la ville d’Eilat, à la pointe sud de l’Etat hébreu, ont ainsi été tirées depuis le territoire égyptien au cours de l’année 2013. Les récentes constructions du système de défense aérien « Dôme de Fer » en vue d’intercepter ces missiles, et d’une barrière de protection le long des 266 kilomètres de frontière avec l’Egypte témoignent des risques perçus par l’état-major israélien. Certaines révélations récentes, comme le démantèlement par les autorités égyptiennes d’une cellule de renseignement israélienne dans le Sinaï en avril 2013 3 , ont même prouvé l’implication directe de Tsahal dans des actions en territoire égyptien. Quelques mois plus tard, une attaque visant un groupe de terroristes sur le sol égyptien était attribuée à un drone israélien par 1 « Gunmen Kill 15 and Steal Vehicle in Attack on Egypt Base », New York Times, 5 août 2012. 2 « Escalation in the south – Analysis Sinai attack proves Islamist terrorists are targeting Egyptians as well as Israelis », Haaretz, 6 août 2012. 3 « Report: Egypt uncovered spy cell working for Israel in Sinai », Haaretz, 21 avril 2013.