- 1 - REGARDS CROISES SUR LE MOUVEMENT TURC ET LE MOUVEMENT ALTERMONDIALISTE : UNE CULTURE POLITIQUE EN CONSTRUCTION Barı Gençer Baykan Barı Gençer Baykan est doctorant en science politique à l’université Paris-1 et à l’université de Lausanne. Ses recherches portent sur les mouvements sociaux, et plus particulièrement sur les mobilisations altermondialistes. Il a participé à une enquête quantitative menée par les universités Paris-1, de Lausanne et de Genève durant la mobilisation anti-G-8 à Évian en juin 2003 et le Forum social européen 2003. Gülçin Erdi Lelandais Gülçin Erdi Lelandais, doctorante à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, est spécialisée dans les mouvements sociaux transnationaux et la mondialisation. Parmi ses publications récentes : « Alter-globalisation movements and social capital » (Journal of Civil Society, 2004) et « La société civile turque dans le défi de l’altermondialisation » (Cahiers d’études sur la méditerranée orientale et le monde turco-iranien, à paraître). RESUME — Depuis les manifestations de Seattle en 1999, une vague protestataire a émergé aux quatre coins du globe contre les effets du néo-libéralisme. Le mouvement surnommé d’abord « anti-mondialiste » puis « altermondialiste » a trouvé des échos dans les luttes globales ainsi que locales. La naissance du mouvement altermondialiste en Turquie en est l’exemple. Notre objectif est d’explorer l’intersection de la culture politique nationale des mouvements sociaux dans le cadre du mouvement altermondialiste en Turquie et de la culture politique globale contre le néo-libéralisme telle qu’elle a proliféré par le biais du processus de Forum social mondial ; et plus particulièrement l’interaction de cultures distinctes de la politique qui expérimentent une vision plus ou moins globale des luttes sociales et politiques. Le choix de la Turquie offre une analyse de l’interaction entre les initiatives des forums sociaux locaux, continentaux et mondiaux. Faire une généalogie des groupes contestataires turcs qui se trouvent dans la nébuleuse altermondialiste et la participation de ces groupes aux forums sociaux nous permettra d’analyser les relations tissées aux différents niveaux, l’impact de ces relations comme le transfert du savoir-faire et le mode d’organisation ainsi que le répertoire d’action lié aux cultures politiques des mouvements sociaux dans l’univers altermondialiste. Une nouvelle ère s’annonçait avec la chute du mur de Berlin et l’effondrement des États soviétiques. Certains théoriciens n’ont pas tardé à annoncer « la fin de l’histoire ». Le moteur de l’époque étant la globalisation, l’État-nation aurait perdu une bonne partie de ses pouvoirs face aux entreprises transnationales et à la mondialisation dans son ensemble. Les institutions internationales telles que le Fonds monétaire international (fmi), la Banque mondiale, l’Organisation mondiale du commerce (omc) détermineraient les politiques néolibérales à l’échelle mondiale. L’offensive néo-libérale conduirait à l’érosion des structures publiques, à l’abandon de certaines fonctions de l’État, à la crise du politique. La prédominance des marchés au détriment des acquis sociaux serait désormais conçue une fatalité que les citoyens du monde auraient peu de chances de contrecarrer. Cela jusqu’à un moment fatidique : le 30 novembre 1999, à Seattle. Une large coalition d’organisations de la société civile manifestait alors contre l’Assemblée générale de l’omc. Les dizaines de milliers de manifestants n’avaient qu’un objectif : empêcher le millennium round qui visait à libéraliser encore plus le commerce international en privatisant les services publics et en supprimant les subventions et les aides agricoles. L’idée commune alors lisible sur les devises que brandissent les écologistes, les ouvriers et les agriculteurs est la suivante : « le monde n’est pas une marchandise ». Les acteurs et les thèmes vus pendant cette mobilisation donnaient les premiers éléments d’un combat pluriel et global contre le processus de globalisation ainsi que contre tout ce qui produit l’exploitation, les inégalités, les dominations, la militarisation et la marchandisation des activités humaines.