Le scandale de la Vie de Jésus. « Toutes les circonstances se sont trouvées réunies pour faire de sa vie une illustration du plus grand drame du XIXème siècle. C’est un cas exemplaire de la mort de Dieu dans une âme la plus religieuse mais la plus lucide, et toute son œuvre est comme le dossier de cette mort ». C’est par ce jugement sans appel que Jean Guéhenno évoquait la figure de Renan dans le Tableau de la littérature française paru chez Gallimard en 1974. Et il ne faut pas moins que cette grande voix du siècle pour saisir le poids du scandale, au sens étymologique du terme, d’un des drames dont le XIXème eut le secret : celui qui entoura la publication de la Vie de Jésus d’E. Renan. La polémique autour de la Vie de Jésus de Renan recouvre en réalité un double scandale, celui qui survient à la suite de la leçon inaugurale faite par Renan en février 1862 à la chaire de langue hébraïque, chaldaïque et syriaque du Collège de France, que prolonge la polémique qui accompagne un an plus tard la publication de la Vie de Jésus. A s’en tenir à la polémique, on manquerait pourtant l’essentiel de l’affaire. En masquant le propos fondamental du livre, la controverse autour de la Vie de Jésus est en effet au départ d’un malentendu lourd de conséquence. Elle débouche sur un jugement erroné de l’œuvre de Renan rangé au rang d’écrivain à succès mais finalement de dilettante. En faisant silence sur l’entreprise scientifique qu’elle recouvre et au-delà de l’auteur lui-même, elle condamne en réalité définitivement la possibilité de fonder en France l’histoire des religions comme discipline reconnue à l’Université. La polémique immédiate : la leçon inaugurale et le livre. La leçon. Le 24 juin 1863 depuis le matin une foule se presse à l’ouverture de la Librairie Nouvelle, 15 Bd des Italiens, où l’on met en vente l’ouvrage d’E. Renan, La Vie de Jésus. On vend encore après la fermeture. Il est vrai que la Vie de Jésus suit le scandale qui a entouré la leçon inaugurale prononcée par Renan le 22 février 1862 au Collège de France. Depuis la mort d’Etienne Quatremère le 18 septembre 1857, Renan qui travaille sur l’hébreu depuis le Séminaire 1 et qui a entre autres publié une Histoire des Langues sémitiques 2 en 1855 et des Etudes d’histoire religieuse en 1857 aspire à occuper la chaire d’hébreu au Collède France. L’attribution de la chaire provoque l’agitation des ultramontains qui après avoir bénéficié des faveurs du régime voient les choses se gâter depuis 1857. Renan voit ses espoirs une première fois déçus lorsque l’enseignement de l’hébreu au Collège échoit à un chargé de cours, L. Dubeux, conservateur-adjoint de la bibliothèque royale depuis 1838. 3 Le clergé et notamment les cardinaux sénateurs ayant fait pression pour voir cet enseignement 1 Insatisfait de l’enseignement dispensé au Séminaire comme par la critique grammaticale. 2 L’Histoire générale des Langues sémitiques ,1 ère partie, Histoire générale et système comparé des langues sémitiques parut en juillet 1855 à l’Imprimerie nationale. La seconde édition parut en 1858 chez Michel Lévy éditeur. 3 Cf. « Un témoignagne sur E. Renan. Les Souvenirs de L.F.A. Maury », Cahiers Ernest Renan, N° 1, Paris, Editions A-G Nizet, 1971, p. 35. 1