Dossier 1 La nouvelle revue de l’adaptation et de la scolarisation - n o 64•4 e trimestre 2013 I L faut toujours être suspicieux des discours qui méprisent l’ingéniosité humaine. Ces discours, même s’ils dénoncent le pouvoir de multinationales ou qu’ils s’indignent devant des stratégies identitaires malsaines adoptées par certains groupes, risquent à tout moment de caricaturer leur adversaire, de le dénaturer et d’en faire un spectre qui ne servira qu’à diminuer la complexité du monde. Dans le domaine de la surdité, de nombreux discours de cette nature forment une trame idéologique qui dichotomise les méfiances et les défiances, tantôt contre les lobbys Le corps sourd face aux réductionnismes Charles GAUCHER Ph.D. - Professeur à l’École de travail social Université de Moncton, Canada Résumé : Le corps sourd est loin de laisser indifférent : la surdité interroge, elle peut surprendre ou même créer de l’inconfort chez ceux qui en sont témoins. Une chose est sûre, elle bouleverse suffisamment l’expérience humaine pour susciter une multitude de représentations qui s’entrecroisent dans le corps sourd, tantôt lui permettant de s’épanouir, tantôt le séquestrant dans sa différence. C’est sur ces dernières représentations que le présent article élaborera afin de faire une généalogie de certains réductionnismes qui emprisonnent la différence sourde et l’empêchent d’être porteuse d’une expérience positive pour les personnes qui vivent avec une surdité. Pour ce faire, trois réductionnismes seront abordés : l’unidimensionnalité du corps sourd, son inflexibilité et sa vulnérabilité à la souffrance. Ces trois pôles de réflexion permettront de démontrer comment tant les savoirs biocentriques que primordialistes procèdent à partir des mêmes préjugés sur le corps sourd pour construire leur vision étriquée de la différence qu’il porte. Cette critique sera l’occasion de remettre en question les différentes raisons qui justifient l’incompatibilité imaginée existant entre les technologies telles que l’implant cochléaire et les langues signées. Mots-clés : Corps - Implant cochléaire - Langues signées - Réductionnisme - Surdité. The difference of deafness and the challenge of reductionism: the deaf body in question Summary: The deaf body by no means leaves us indifferent. Deafness raises questions, may surprise us or even cause discomfort among onlookers. One thing is certain. Deafness disrupts human experience sufficiently to give rise to a multitude of representations that intersect in the deaf body, sometimes enabling it to develop, sometimes confining it in its difference. This article will examine this type of representation. The author seeks to constitute a geneology of certain types of reductionism that confine the difference of deafness and prevent it from providing a positive experience for persons living with deafness. To this end, three types of reductionism will be discussed: the unidimensional character of the deaf body, its inflexibility, and its vulnerability to suffering. These three approaches will show how both biocentric and primordialist knowledge proceed from the same prejudices about the deaf body and build a narrow vision of the difference of deafness The criticism put forward in this article enables us to call into question the various reasons used to justify the imaginary incompatibility between technologies like the cochlear implant and sign languages. Keywords : Body - Cochlear implant - Deafness - Reductionism - Sign language.