Fischler, C. (2004) "Partage du plaisir et plaisir du partage", Le Journal de Nervure - Supplément à Nervure, Journal de Psychiatrie Tome XVI(5): 13-15. Partage du plaisir et plaisir du partage Claude Fischler Les échanges et les consommations se planétarisent : doit-on en conséquence s’attendre à une planétarisation, une « mondialisation » des mœurs alimentaires, des consommations, des préoccupations de santé et de sécurité ? Les problèmes se posent-ils partout de la même manière ? Peut-on d’ores et déjà identifier des interrogations et des représentations communes aux mangeurs de tous les pays et qui seraient le fait de cette uniformisation ? Pour les industriels comme pour les responsables de la santé publique, on voit bien que la tentation de répondre positivement est forte : on annonce partout dans le monde développé (et même dans une partie du tiers-monde) la montée irrésistible de l’obésité et de l’inexorable cortège pathologique qui la suit. On semble tenir pour acquis que tous les pays de niveau économique comparable feront la même réception triomphale aux mêmes produits mondialisés, uniformisés, qu’il s’agisse du hamburger ou des nutraceutiques et autres alicaments 1 . Un examen rapide des données disponibles montre pourtant qu’il existe toujours d’une culture à l’autre, d’un pays à l’autre, d’un groupe social à l’autre, parfois d’une région à l’autre, de réelles disparités dans le rapport au corps et à la santé, particulièrement en matière d’alimentation (Pfirsch 1997; Rozin, Fischler et al. 1999). Pour le chercheur en sciences humaines, cette question est fondamentale, puisqu’elle renvoie à celle des rapports entre culture et société : dans les comparaisons internationales, il faut pouvoir déterminer si les disparités qu’on observe éventuellement entre pays relèvent véritablement de caractéristiques nationales communes à tous ceux qui partagent une culture ou si elles peuvent en réalité être attribuées à des groupes, catégories, classes à l’intérieur d’une société. Existe-t-il vraiment des « cultures nationales » ? Et si elles existent, comment se situent-elles dans le contexte « planétarisé » ? Les données de consommation, les observations empiriques rapportées par les professionnels de l’alimentation et du marketing agro-alimentaire, semblent conduire de plus en plus à opposer les attitudes des pays « anglo-saxons » à celles des pays « latins » ou, en Europe, les pays du Nord à ceux du Sud. Les attitudes des premiers seraient davantage axées sur des considérations de diététique et de santé, marquées par une exigence d’information nutritionnelle sur la composition des produits, tandis que les mangeurs « latins », méridionaux, seraient davantage 1 Nutraceutiques, alicaments et aliments fonctionnels : ces néologismes désignent des produits qui ont en commun d’être conçus spécifiquement pour remplir une fonction nutritionnelle, sanitaire ou même cosmétique (« cosméto-foods ») de prévention ou de thérapeutique, notamment par l’adjonction de certaines substances réputées actives.