Monde du travail : prendre en considération la vulnérabilité Éric Delassus Les relations humaines dans le monde du travail sont peut-être encore trop souvent perçues et établies dans le cadre de rapports réduits à n’être que la conséquence d’un accord contractuel entre des individus considérés comme fondamentalement et foncièrement autonomes. Or, une autre grille de lecture semble possible qui engagerait de nouvelles pratiques et qui permettrait de remettre en question ce principe d’autonomie qui n’est peut-être finalement qu’une fiction. Cette remise en question s’inspire des apports de l’éthique du care qui conçoit l’homme comme un être essentiellement vulnérable. La vulnérabilité ne signifie pas ici la seule fragilité de l’existence humaine et sa finitude, mais renvoie également au constat, que d’aucuns souhaiteraient occulter, et qui nous oblige à prendre conscience que nous sommes tout nécessairement dépendants les uns des autres. Cette dépendance renvoie initialement à celle du nourrisson et de la personne handicapée, malade, âgée ou en fin de vie, mais l’originalité de l’éthique du care est de ne pas limiter la vulnérabilité à certaines situations ou certains âges de la vie, mais d’en faire une dimension constitutive de la condition humaine. Nous sommes toujours et à tout âge en situation de dépendance. Aussi, est-il indispensable de recourir au care - terme intraduisible en français - qui ne se limite pas au soin, mais qui renvoie également à l’idée de sollicitude, d’importance accordée aux autres, pas simplement par compassion ou parce que nous serions mus par un altruisme désintéressé, mais aussi parce qu’il n’y a pas de vie humaine possible si nous ne nous efforçons pas de nous aider les uns les autres. Il apparaît donc envisageable, dans la mesure où le monde du travail est par définition un monde d’interdépendance, de repenser les paradigmes selon lesquels nous nous représentons les relations de travail à partir des concepts propres à cette éthique. Si nous nous efforçons également de penser les finalités du travail sur la base des valeurs qui peuvent être considérées comme désirables à partir d’une telle éthique, peut-être pourrions-nous élaborer à partir de là de nouvelles pratiques managériales. Si l’éthique du care peut aider à mieux concevoir les relations humaines dans le monde du travail, peut- être est-elle également en mesure de nous aider à penser le travail autrement, à réfléchir sur les réelles finalités du travail ? En effet, si l’on pose l’importance accordée à la qualité des relations entre les personnes comme fondamentale, le travail ne peut plus alors être pensé uniquement comme une activité dont le seul but serait la productivité et le profit envisagé d’un point de vue purement économique. Le travail pourrait plutôt se définir comme une activité ayant pour but de se rendre utile les uns aux autres, non pas dans un sens utilitariste, mais plus exactement en donnant à ce terme la signification que lui donne un philosophe comme Spinoza qui définit comme utile ce qui augmente la puissance d’être et d’agir d’un individu, c’est-à-dire – et il faut éviter ici de confondre puissance et pouvoir - ce qui lui permet de s’épanouir, d’accroître sa perfection, de développer ce qu’il y a de pleinement humain en lui. Spinoza, qui considère que l’utile propre (ce qui augmente la puissance d’un individu) doit autant qu’il est possible rejoindre l’utile commun (ce qui augmente la puissance de la cité), dans la mesure où les autres hommes ne sont pas des concurrents qui limiteraient ma capacité d’agir, mais au contraire des semblables avec lesquels il me faut progresser. Autrement dit, dans la mesure où ma puissance s’accroît d’autant qu’augmente celle des autres, les distinctions que l’on établit communément entre égoïsme et altruiste n’ont plus lieu d’être. Dans la mesure où je suis nécessairement lié aux autres et dépendant d’eux, se soucier de soi revient à se soucier des autres et