Confiance en régime démocratique et en régime totalitaire Albert Ogien Directeur de recherche au C.N.R.S. C.E.M.S.-E.H.E.S.S. 54 bd Raspail 75006 ogien@ehess.fr Parmi toutes les certitudes que la chute du mur de Berlin nous a obligé à réviser, il en est une que Piotr Stzompka (1999) a formulé en ces termes : une condition indispensable à l’instauration d’une démocratie est l’existence préalable d’une “culture de la confiance”. Cette affirmation invite en effet à repenser à la fois la place de la confiance en politique, les conditions propices à l’émergence de la démocratie, la nature d’un régime totalitaire, ou encore la distinction entre démocratie formelle et démocratie réelle. Cet article n’entend pas traiter de toutes ces révisions. Son objectif est bien plus modeste : analyser la manière dont Sztompka établit entre relation entre culture et régime politique afin d’évaluer la validité de sa thèse sur le lien nécessaire entre confiance et démocratie. Pour mener à bien cette analyse, je commencerai par spécifier l’usage du terme confiance lorsqu’il vise à qualifier le rapport impersonnel que des citoyens sont censés entretenir aux institutions politiques de la société dans laquelle ils vivent. Puis j’essayerai de différencier trois manières d’appréhender ce rapport : culturaliste, rationnelle et morale. Enfin, en présentant les arguments en faveur du républicanisme avancés par Pettit, j’espère montrer comment on peut donner une réponse plus convaincante à la question du lien entre confiance et démocratie que celle que lui apporte Stzompka. 1. La confiance en mode impersonnel Le terme confiance sert généralement à nommer des relations interpersonnelles, qu’elles soient de parenté, de familiarité ou de coopération 1 . Dans ce cadre, “faire confiance” est un acte par lequel un individu charge une personne qu’elle connaît (de façon intime ou par réputation) de lui rendre un service conditionnel et clairement circonscrit (prêter de l’argent, réparer sa voiture, garder un enfant, livrer un colis précieux, etc.) (Dumouchel, 2005). Cet acte implique, de la part de la personne qui l’accomplit, deux décisions simultanées : concéder 1 C’est l’avis de Williamson (1993), Harré (1999), Hardin (2000), ou Quéré (2001).