1 RÈGLEMENT INTÉRIEUR ET SENS ÉDUCATIF Les établissements scolaires disposent tous d’un règlement intérieur : il fixe les droits et devoirs de chacun, et fournit aux nouveaux « usagers » une première information d’ensemble. Celle-ci, sans doute, vaut moins pour ses libellés formels que pour ses messages implicites. Nous analysons ici 5 règlements de collège et 5 règlements de lycée. Par la faiblesse des droits accordés aux élèves, ces textes expriment un modèle français très vertical : « l’éducation » y occupe mécaniquement la dernière place. Les établissements d’enseignement secondaire disposent d’un règlement intérieur qui décrit le fonctionnement local, énonce des principes, formule des exhortations, signale des interdits et prévoit des sanctions. Cette logique rituelle incite rarement à une lecture approfondie, et peu de parents, d’élèves ou de personnels scolaires connaissent vraiment le règlement. Pour autant, un tel document n’est pas neutre : en hiérarchisant des pouvoirs et des valeurs, il assigne en effet des places et dessine une morale. Au-delà des inégalités sociales entre établissements, l’enseignement secondaire français défend partout la césure entre « instruction » et « éducation ». Confondue avec l’enseignement de matières, l’instruction est exercée par les professeurs sur des créneaux horaires précis. Dans les grandes marges 1 de ce travail expert, l’éducation consiste à soutenir, encadrer, discipliner et punir les élèves, en dehors des cours. Action diffuse et incessante, elle est dévolue aux assistant-e-s d’éducation et au (à la) conseiller-e (principal- e) d’éducation, et, en dernier ressort, au (à la) chef d’établissement et à son adjoint-e. Au coeur du modèle français, cette dichotomie invite les professeurs à transférer des problèmes (et des élèves) 2 hors de la classe. En analysant les principes de dix règlements intérieurs, nous allons essayer de comprendre l’esprit scolaire français et ses spécificités (peu) éducatives. 1) CINQ COLLÈGES ET CINQ LYCÉES Cinq collèges étudiés en 2009 3 sont au centre de cette étude. Le premier est appelé « Vert »: public, rural, de recrutement populaire, il comprend une section d’enseignement général et professionnel adapté (SEGPA, qui accueille 58 collégiens en « échec scolaire »), et scolarise au total près de 450 élèves. Au regard des problèmes d’indiscipline (faibles), des résultats au brevet et de l’orientation en seconde générale et technologique (2GT), le collège Vert s’apparente à un établissement « moyen ». Deux collèges d’éducation prioritaire se présentent ensuite. D’un effectif limité à 240 élèves (dont 55 en SEGPA), « Pablo-Neruda » est urbain, en « réseau de réussite scolaire » 4 et revendique sa forte mobilisation éducative : il obtient une réussite au brevet et un taux d’orientation en 2GT supérieurs aux résultats attendus. Établissement de banlieue classé en « réseau ambition réussite », le collège « Albert-Camus », ensuite, scolarise 520 élèves (dont 71 en SEGPA). Le collège connaît peu de violence et un climat scolaire ordinaire. 1 Voir A. Garcia, Éducation et discipline au collège, thèse de doctorat, université V. Segalen Bordeaux 2, 2013 ; URL : http://www.theses.fr/2013BOR22025/abes 2 Pratique banale, l’exclusion de cours a concerné 28,7 % de collégiens en 2002-2003, à une ou plusieurs reprises (A. Grimault-Leprince et P. Merle, « Les sanctions au collège. (…) », RFS, 2008/2, vol. 49, pp. 231-267). 3 A. Garcia, op. cit. 4 La circulaire du 30.03.2006 a scindé les réseaux d’éducation prioritaires (REP) en RAR (réseaux ambition réussite, les plus exposés à la difficulté) et en RRS (réseaux de réussite scolaire).