PUBLIE DANS U. MANÇO et M. KANMAZ (2002), "De la pathologie au traitement. La gestion municipale de l'islam et des musulmans de Belgique", Cahiers d'études sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien, n°33, janvier-juin, pp. 57-88. DE LA PATHOLOGIE AU TRAITEMENT : LA GESTION MUNICIPALE DE L’ISLAM ET DE LA PRESENCE MUSULMANE EN BELGIQUE Ural MANÇO (Centre d’études sociologiques, Facultés universitaires Saint-Louis, Bruxelles) et Meryem KANMAZ (Centre pour l’étude de l’islam en Europe, Université de Gand) 1. Introduction La population musulmane en Belgique provient quasi exclusivement d’une immigration organisée de travailleurs. En 1964, le gouvernement belge signe deux accords d’importation de main-d’œuvre, l’un avec le Maroc et l’autre avec la Turquie. Ils seront suivis par des accords passés avec la Tunisie en 1969 et l’Algérie en 1970. En 2002, les 416.000 musulmans 1 du pays (4% de la population totale) sont, dans 88% des cas, issus de l’immigration marocaine (229.500 personnes) et turque (135.000 personnes). Actuellement, près de la moitié de la population musulmane a acquis la nationalité belge grâce aux assouplissements successifs du code de la nationalité depuis les années 80. La concentration géographique de la population musulmane est une caractéristique notable. Les musulmans sont installés dans un nombre limité de localités industrielles ou anciennement charbonnières, ainsi que dans les municipalités centrales et passablement délabrées de grandes agglomérations comme celle d’Anvers ou de Gand et de la région bruxelloise 2 . Les deux tiers des musulmans vivent en fait dans une dizaine de municipalités sur les 589 que compte le pays. La littérature spécialisée présente souvent la Belgique comme le pays européen le plus avancé en matière de re- connaissance officielle du culte islamique. L’objectif de ce texte est de montrer, au départ du traitement communal de l’islam et de la présence musulmane, que cette reconnaissance est pour le moins lacunaire. En cette matière, le ni- veau national ou fédéral du système politique belge est plutôt caractérisé par l’immobilisme pendant une longue pé- riode entre la fin des années 70 et la moitié des années 90. Les administrations communales confrontées à une présence massive de musulmans sur leur territoire n’ont pas manqué de s’engouffrer dans le vide politico-légal laissé par l’Etat belge. Ces municipalités ont dû prendre des déci- sions dans des matières qui n’avaient pas encore de dispositions légales établies. Ce faisant, elles ont mis en oeuvre des pratiques administratives au gré de leurs enjeux locaux et parfois selon des procédés démagogiques ou popu- listes. Par exemple, telle commune acceptait les photos d’identité de femmes posant avec leur foulard, alors qu'une autre les refusait. Une commune tolérait l’abattage rituel à domicile lors de la fête du Sacrifice, mais pas la municipa- lité voisine. Une administration communale octroyait un permis de rénover pour l’installation d’une mosquée, mais une autre pouvait évoquer des préoccupations urbanistiques pour refuser un projet similaire. L’étendue des situations concrètes qu’un pouvoir municipal doit gérer en matière de culte islamique et de présence musulmane est développée dans la deuxième section. 1 L’appellation « musulman » peut désigner l’appartenance à une aire civilisationnelle et non seulement la marque d’une foi et d’une pratique confessionnelle. Dans ce texte, sont considérés comme musulmans les immigrés et leurs descendants originaires de pays musulmans. Une observation même hâtive permet de voir que la majorité de ceux-ci sont en fait pratiquants à divers degrés. Parmi eux, une minorité seulement se reconnaît dans les expressions politisées et radicales de l’islam. Pour une approche empirique de la religiosité des musulman(e)s : S. Sierens (1991), R. Lesthaeghe et J. Surkyn (1995 et 1996), U. Manço (1997), R. Lesthaeghe (2000), U. Manço et A. Manço (2000). 2 La population musulmane présente une forte concentration dans la Région de Bruxelles-Capitale, où vivent 165.000 musulmans (17% de la population régionale). Ce taux fait de Bruxelles une des agglomérations les plus musulmanes du monde occidental ! Les musulmans habitent essentiellement dans les anciens quartiers ouvriers et industriels du centre de l’agglomération qui s’étirent sur un axe nord-est/sud-ouest, des deux côtés du canal Charleroi-Bruxelles-Anvers. Cette zone est subdivisée en sept municipalités, qui sont les plus pauvres de la région bruxelloise, comptant 19 communes : Anderlecht, Bruxelles-Ville, Forest, Molenbeek, Saint-Gilles, Saint-Josse, Schaerbeek. Ural Manço et Meryem Kanmaz - Février 2002 1