CB + $  @     A   FA Pascal Bressoux Si les deux premiers chapitres de cette partie entrent clairement dans le paradigme de la pensée des enseignants, les travaux sur le jugement 16 scolaire, bien que s’intéressant eux aussi aux pensées des enseignants pour ce qui concerne la valeur de leurs élèves, peuvent être vus comme à la marge de ce courant. On trouve en effet dans les travaux sur le jugement scolaire des chercheurs qui sont affiliés au paradigme de la pensée des enseignants (surtout pour ce qui concerne l’étude de l’exactitude du jugement scolaire et des informations qui le fondent) et des chercheurs affiliés au paradigme processusproduit (surtout pour ce qui concerne l’étude de la relation entre le jugement scolaire, les comportements de l’enseignant et les acquis des élèves). L’étude du jugement des enseignants sur la valeur scolaire des élèves serait donc à l’intersection entre ces deux paradigmes : son étude concerne à la fois les processus cognitifs qui produisent le jugement scolaire, les comportements (observables) des enseignants et les effets sur les acquis des élèves. Le jugement que les enseignants portent sur la valeur scolaire de leurs élèves a fait l’objet d’un grand nombre de travaux que nous présenterons en trois grandes catégories. La première catégorie regroupera les travaux qui ont traité la construction même du jugement : il s’agit dans ce cadre de déterminer ce sur quoi se fonde le jugement. Ces travaux ont surtout tenté de questionner l’exactitude du jugement scolaire et ils ont mis au jour des biais dans les processus de jugement. La première catégorie regroupera les travaux qui ont étudié dans quelle mesure le jugement des enseignants sur la valeur scolaire des élèves pouvait déterminer leur comportement en classe. Il s’agit alors essentiellement d’étudier comment des jugements différenciés peuvent se traduire par des comportements différenciés en fonction du niveau (réel ou supposé) des élèves. Ces travaux sont particulièrement importants compte tenu de l’objet de cette note de synthèse et feront donc l’objet du plus long développement. Enfin, une troisième catégorie regroupera les travaux qui ont étudié les effets du jugement des enseignants sur les comportements et attitudes des élèves : dans ce cadre, le phénomène le plus étudié est connu sous le terme de prophétie autoréalisatrice ( #). Précisons d’emblée que cet ordre de présentation ne correspond pas à un ordre chronologique, mais plutôt à un découpage qui nous est apparu pertinent dans le cadre de cette note de synthèse. Il faut insister sur le fait que ces trois séries de travaux se déroulent largement de manière simultanée et que, de plus, elles ne sont pas étanches les unes par rapport aux autres. Ainsi, une même étude a pu parfois traiter simultanément les trois aspects ; la combinaison la plus fréquente concerne l’étude simultanée du lien entre jugement et comportement de l’enseignant ainsi que des effets du jugement sur les acquis des élèves. En ce cas, les comportements des enseignants sont étudiés comme des mécanismes médiateurs dans l’influence que peuvent avoir les jugements des enseignants sur les progrès des élèves. Aussi pourraiton avancer d’ores et déjà que c’est moins l’étude spécifique des stratégies des enseignants qui a animé ces travaux que l’étude d’un type de déterminants des performances des élèves. Les jugements et les prises de décision qui en découlent ont fait l’objet de nombreuses recherches à la fois théoriques et empiriques. Les théories normatives tentent d’expliquer les jugements et les prises de décision en postulant une rationalité des agents (qui décomposeraient des situations complexes en élément plus simples). Leur ont succédé des travaux descriptifs visant essentiellement à comprendre pourquoi les jugements et comportements effectifs des agents diffèrent des résultats prévus par ces théories normatives (Van der pligt, 1996). Cellesci ont en effet un pouvoir explicatif faible. Les travaux sur les heuristiques et les biais, initiés par Tversky et Kahneman (1974, 1981), constituent la référence de ces travaux descriptifs et ont influencé les travaux sur le jugement scolaire. Tversky et Kahneman ont établi que les individus, lorsqu’ils ont à émettre un jugement en situation d’incertitude, se fondent sur des sortes de raccourcis de raisonnement, nommés heuristiques. La notion d’heuristique indique que les individus ne s’engagent pas dans des processus complexes de traitement de l’information pour émettre des jugements, mais qu’ils appliquent des principes simples, en nombre limité (heuristique de disponibilité, heuristique de représentativité, heuristique d’ancrage et d’ajustement). En général, ces heuristiques sont utiles mais peuvent aussi conduire à des erreurs importantes et systématiques. 16 Ce que nous dénommons ici jugement a pu être dénommé, en fonction des buts de la recherche et des ancrages théoriques, attente, hypothèse ou encore inférence.