Revue Recto/Verso N° 5 – Décembre 2009 © Erwan Sommerer
http://www.revuerectoverso.com 1 ISSN 1954-3174
LA « PREUVE PAR L’ARCHIVE » ?
LA PLACE DES MANUSCRITS DANS LA PENSEE DE SIEYES
Erwan Sommerer
En 1789, dans l’une des brochures qu’il publie à la veille de la Révolution, l’abbé Sieyès défend la
liberté d’expression des parlementaires dans l’exercice de leurs fonctions. Il explique notamment que la
décision législative est l’aboutissement d’un processus au cours duquel les opinions doivent pouvoir se
confronter jusqu’à ce qu’émerge la volonté nationale. Dès lors, précise-t-il, il serait injuste de reprocher à un
député la formulation provisoire d’un jugement qui, à l’aune du dénouement de la délibération, peut sembler
erroné, voire contraire au souhait de la Nation. Pour appuyer cet argument, il utilise une analogie avec
l’esprit humain : « Que deviendrait, je ne dis pas l’homme étourdi dans ses pensées, mais l’homme le plus
sage, s’il fallait lui imputer les extravagances, les idées injurieuses, disons mieux, les bonnes iniquités qui lui
passent quelque fois par la tête, avant qu’il s’arrête à une détermination digne d’un esprit sensé, et d’un cœur
honnête ? »
1
. Ainsi, tout comme il est souhaitable que « les pensées qui ont servi à la détermination de
l’individu restent à son gré dans le secret impénétrable du cerveau », les parlementaires – qui ne peuvent
prétendre à une telle confidentialité dans le cadre des débats législatifs – doivent être protégés. Sur un strict
plan institutionnel, la théorie sieyèsienne de la délibération publique est digne d’intérêt. Mais nous en
retiendrons ici l’analogie avec la délibération interne : ce que l’individu échafaude dans la discrétion de son
esprit, ses tâtonnements, ses hésitations ou errements, ne sauraient être portés au grand jour. Seul compte le
résultat final, le moment où la décision l’emporte sur le débat intérieur.
Dans le cas de Sieyès lui-même, cette expression publique et achevée du cheminement de la pensée
est longtemps demeurée la seule source directe dont disposaient les chercheurs. Puis, dans les années 1960,
sont réapparues ses archives privées, constituées de documents manuscrits qui sont autant de brouillons, de
tableaux, de brochures non publiées et même de travaux portant sur des domaines inédits
2
. En un sens, ce
sont donc bien les traces de ces « extravagances » de la pensée qui ont été mises au jour ; tout ce que l’abbé
n’avait pas souhaité rendre public et avait préféré laisser dans l’ombre. Une somme de textes qui, dès lors,
fait coexister à côté de l’œuvre « émergée », c’est-à-dire les écrits publiés par Sieyès, une véritable œuvre
« immergée » formant un corpus dense et hétérogène actuellement en cours d’édition
3
: deux terrains
distincts que les études sieyèsiennes ont cherché à mettre en rapport, à comparer et à rassembler dans des
interprétations englobantes. Il aurait été dommage, en effet, de respecter trop à la lettre l’intention de l’auteur
et d’admettre avec lui qu’une part de la pensée – sa face hésitante ou inaboutie – devait rester inconnue.
Les archives ont été à l’origine d’avancées importantes dans la connaissance des idées de l’abbé.
Mais leur utilisation impliquait également une réflexion épistémologique sur la façon de les intégrer à une
œuvre « unifiée » : quel usage peut-on faire de textes qui, pour certains, contredisent les écrits publics ?
Comment évaluer leur importance respective et les hiérarchiser ? Plus généralement, une mutation aussi
profonde de la quantité et de la nature des matériaux disponibles pour l’étude d’un même objet appelait une
ample réflexion sur la valeur herméneutique de ces documents. En nous intéressant à ce que ces textes nous
disent de la genèse de la pensée sieyèsienne, nous proposerons ici quelques pistes pour nourrir cette
réflexion. Mais nous constaterons aussi que cette démarche n’a pas toujours préoccupé ceux qui ont investi le
terrain des archives et qu’il en résulte parfois des usages contestables. C’est ce que nous démontrerons en
décrivant ce que nous nommons la « preuve par l’archive », c’est-à-dire l’appel à l’autorité des manuscrits, et
donc à la force de l’inédit et de l’« ésotérique », à des fins de redescription polémique – et discutable – de
1
E. Sieyès, Vues sur les moyens d’exécution dont les représentants de la France pourront disposer en 1789, in Œuvres,
Paris, EDHIS, 1989, p. 97-98.
2
Sur les manuscrits et leur histoire, voir Les archives Sieyès, inventaire par Robert Marquant, Paris, S.E.V.P.E.N.,
1970 ; P. Bastid, Sieyès et sa pensée, Paris, Hachette, p. 323-327.
3
C. Fauré (dir.), Des manuscrits de Sieyès, t. 1 et t. 2, Paris, Honoré Champion, 1999 et 2007.