Les néo-nomades sont-ils immortels? La mort en réseau Yasmine Abbas Une personne de ma connaissance est morte il n’y a pas si longtemps. Je l’avais rencontrée à l’université d’Harvard. Etudiante étrangère, j’étais alors en transit aux Etats-Unis. Si elle était morte il y a quelques décennies, ne l’ayant connue que très superficiellement, elle aurait peut-être disparu sans que je n’en sache rien. J’ai eu des nouvelles de sa mort au travers de Facebook. Une amie commune, et qui la connaissait personnellement, avait écrit en anglais sur son mur « Tu nous manqueras ». Sa page est devenue une stèle virtuelle ; une tombe entretenue, puisque régulièrement, jusqu’à aujourd’hui, un proche y poste une photographie ou un commentaire, des détails sur les circonstances de sa mort. Cela m’a mise mal à l’aise. Elle reste présente bien que morte. Je n’ai pourtant pas effacé son profil de mon cercle numérique. Une question s’est alors insinuée dans mon esprit : avais-je envie, moi, d’être… immortelle? Ce triste événement révèle des conditions sociales et spatio- temporelles que je développerai ci-dessous. Les néo-nomades, ces individus « hypermobiles », comptent sur les technologies numériques pour se recréer un environnement personnel qui leur permet de s’ancrer aux lieux de transit. Les mobilités – mentales, physiques et digitales – sont en effet déstabilisantes. Cependant le numérique qui les aide à construire leur « chez soi », permet la multiplication des rencontres et les dépouille de leur dernières chances d’anonymat. L’utilisateur des technologies de l’information et de la communication (TIC) s’expose de plus en plus : les identités se construisent davantage par rapport aux autres, ceux-ci ne faisant pas toujours partie du même cercle social. Le « soi » a aussi à faire avec beaucoup d’autres car, comme le souligne Ascher, les individus passent aisément d’un cercle social à un autre, ils « hypertextent » (Ascher, 2005).