TUMULTES, numéro 44, 2015 Racial States Retour sur la production raciale des États Hourya Bentouhami et Guillaume Sibertin-Blanc Université de Toulouse — Jean Jaurès (Erraphis) Nous proposerons ici quelques réflexions autour du concept d’État racial 1 introduit dans les débats des études postcoloniales. Quel contraste ce terme même, s’il est bien autre chose qu’un douteux euphémisme, veut-il suggérer ? En quel sens donc l’État postcolonial serait-il « racial » et non pas — ou pas nécessairement, ou pas immédiatement — raciste ? Serait-ce parce que le racisme, identifié à sa production spécifique de différenciation, de classification et de hiérarchisation raciales, serait « dépassé », comme cela a été démontré et proclamé après la Seconde Guerre mondiale ? Qu’y a-t-il de tellement nouveau, de si « contemporain », dans un racisme dans l’État ou de l’État qui serait spécifique à un temps postcolonial, c’est- à-dire à une situation où l’État aurait entériné la perte coloniale, où le « racisme extérieur » aurait perdu son rôle structurant dans le discours (politique, idéologique, juridique, philosophique) des relations internationales, et où les différences seraient ou bien tendanciellement effacées dans des politiques assimilationnistes ou bien reconstruites dans le cadre neutralisé d’un relativisme culturel sous contrôle ? De telles interrogations restent sans doute indécidables sans un ré-examen de certaines spécificités d’un racisme postcolonial, c’est-à-dire propre à une situation où « les marges » — les autres auparavant intériorisés 1. T. Goldberg, The Racial State, Massachussetts/Oxford, Blackwell Press, 2002.